Aux Diablerets, en quête d'un papillon insaisissable

Cet été, partez à la rencontre de celles et ceux qui vivent pour la découverte, là où la patience, l'intuition et un brin de chance finissent par payer. Pour ce dernier épisode, nous avons suivi le naturaliste et guide Pierre-André Bonaglia sur la trace des papillons.
Silvia Freda

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@ Joachim Sommer
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Vibrant Comma Butterfly (Polygonia c-album) with Open Wings Perched on a Thistle Flower Bud in the Garden
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In wildflower meadow.
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Aux Diablerets, le sentier du Creux de Champ longe la Grande Eau. Le photographe et moi y montons derrière Pierre-André Bonaglia, seul à savoir ce que nous venons chercher. Nous avons quitté le village peu après 10 heures et demie et, au bout d’une petite heure de marche en forêt, le naturaliste vaudois regarde le ciel plutôt que sa montre.

«Il a fait 10 degrés cette nuit. Lui, il a besoin de chaleur. Il sortira quand les troncs auront chauffé, sur le coup de midi. Ou pas.» Ce «lui», c’est le morio, un grand papillon devenu rare que le guide espère nous faire découvrir, sans rien promettre.

Difficile à repérer

Pour le Lausannois, la quête a commencé dès la veille. «Hier soir, j’ai invité le papillon à nous rejoindre. À chaque fois, je projette le souhait de rencontrer une espèce. Puis j’oublie. Il faut oublier! Si on s’acharne, on ne la rencontre pas.»

À un peu moins de 1 300 mètres d’altitude, il nous arrête à l’orée d’une clairière et montre du doigt un érable sycomore. Un liquide suinte d’une entaille dans l’écorce grise. Un second arbre porte la même blessure. Ces plaies signalent en principe un garde-manger. Une demi-douzaine de vulcains se pressent déjà autour de la sève. Pour Pierre-André Bonaglia, leur présence permet d’espérer celle du morio. Pour l’heure, toutefois, aucune trace. L’apercevoir aujourd’hui serait une aubaine.

Sur la liste rouge des espèces menacées

«Cet insecte a disparu de départements entiers en France, et en Suisse, il figure sur la liste rouge», rappelle le naturaliste. «Là où on le croise, on n’en voit généralement qu’un, voire deux.» Encore faut-il parvenir à le distinguer, car, ailes repliées, il ne ressemble qu’à un fragment d’écorce foncé.

Pierre-André Bonaglia a aiguisé son regard au fil des années. Né en 1955, ce Vaudois a d’abord travaillé comme dessinateur en électricité du bâtiment, avant de devenir éducateur social puis formateur d’adultes. Aujourd’hui retraité, il consacre l’essentiel de son temps aux papillons. Il guide des sorties pour Pro Natura ainsi que pour Nature et Découvertes, et anime chaque été d’autres excursions en Suisse romande. «Dans la famille, cette passion m’a valu le surnom de Papy-llons», sourit-il.

Cette fascination s’inscrit dans une attirance plus ancienne pour tout ce qui vole. «Ça a commencé par le plus lourd, les avions et les meetings aériens.» Les oiseaux ont pris le relais, puis les papillons, et il explique ce qui les distingue. «Chez l’oiseau, il y a deux beautés, celle du chant et celle de l’animal. Le papillon n’a que sa beauté, un point c’est tout.»

Les conseils du guide

En Suisse, le morio est une espèce vulnérable, inscrite sur la liste rouge du Centre national de données et d’informations sur la faune. On ne le capture pas, on ne le manipule pas, on l’observe. «Dès que notre ombre entre dans son champ, il décolle», prévient Pierre-André Bonaglia, qui recommande aussi d’éviter les sons graves, auxquels les papillons sont sensibles. Le créneau à viser va de 11h au début de l’après-midi, quand la chaleur favorise leur activité. Les observations sont souvent les plus nombreuses vers 15h. Le naturaliste ne part jamais sans une trousse contenant antalgiques et désinfectant, ni sans sa pince à tiques. «Il faut pouvoir les extraire dans les plus brefs délais. Chaque année, j’en attrape au moins une.» Enfin, avant de pénétrer sur un terrain privé, il faut demander l’autorisation du propriétaire.

Chercheur de sève

Sa première observation d’un morio remonte à sept ans, au bord du lac de Mattmark, tout au fond de la vallée de Saas, en Valais. Il en parle «comme d’une apparition soudaine, ce qui tombe bien, puisque les Portugais le nomment ‘celui qui apparaît soudainement’.» Cette fois, la piste du jour commence par un coup de téléphone. Il y a quelque temps, une amie l’appelle pour lui signaler deux ou trois morios aux Diablerets. La semaine passée, il suit ses indications. Là où elle n’avait vu que des papillons de passage, deux érables blessés retiennent son attention. «J’ai eu du bol, il y avait là six individus.» C’est donc vers ces deux arbres qu’il nous mène aujourd’hui.

Leur présence au même endroit ne doit rien au hasard. «Le morio recherche la sève des arbres endommagés, les sels minéraux de la boue et jusqu’à la transpiration humaine. Son alimentation est strictement liquide, car l’organe qui lui permet de se nourrir est une trompe, semblable à une paille.» Pour le localiser, il faut donc chercher d’abord son garde-manger. Le meilleur indice reste un tronc entaillé dans une forêt claire, à proximité d’un cours d’eau. Les deux érables où Pierre-André Bonaglia a observé six morios la semaine passée réunissent précisément ces conditions. À leur pied, il ne nous reste plus qu’à attendre.

Magique apparition

Onze heures et demie. Le soleil atteint les troncs et la sève se met à luire. Le guide nous a donné deux consignes. Ne pas laisser notre ombre entrer dans le champ du papillon, qui la perçoit comme l’annonce d’un prédateur, et nous taire. «Le silence est essentiel. Il nous permet de nous recentrer, d’établir un lien avec le morio et de mieux nous concentrer pour le repérer, tant il est difficile à voir», dit-il. Nous restons plantés dans les herbes hautes, les yeux fixés sur le même érable, sans dire un mot. Un quart d’heure s’écoule sans la moindre apparition. La nuit a été froide. L’hôte des sycomores tardera peut-être à s’animer.

Vers midi, une forme sombre file furtivement entre les troncs. Pierre-André Bonaglia tend soudain le doigt vers l’un des érables. «Il est là!» Son cri jaillit. Notre joie aussi. Nous mettons quelques secondes à comprendre que la silhouette qu’il nous montre n’est pas un relief de l’écorce. Ailes fermées, le papillon paraît presque noir et se fond dans le décor. Puis il s’ouvre. Une bordure crème souligne ses contours. Son velours brun aux reflets roux est ponctué de pastilles bleu électrique. Nous voilà tous les trois à chuchoter des «il est beau» comme des enfants. «Ses taches bleues déconcertent les oiseaux, qui vont chercher leur repas ailleurs», explique le guide.

Notre surprise grandit lorsqu’un deuxième morio se pose plus haut, sur le sycomore face au naturaliste. Un troisième apparaît bientôt, puis un quatrième sur l’arbre voisin. En apercevoir un seul relevait de l’inespéré, en voir quatre tient de l’inouï. Pierre-André Bonaglia en rit de plaisir. «On est dans une expédition, une sorte d’Indiana Jones! À la recherche du papillon perdu, sans les effets spéciaux!»

Tenue haute couture

Émerveillés, nous regardons les quatre papillons s’offrir au soleil. «Plus il fait frais, plus ils écartent leurs ailes, et c’est logique, puisqu’ils ne produisent pas leur propre chaleur.» Ce quatuor vit peut-être ses derniers beaux jours, après une existence de près d’un an.

Le dernier vient se poser à un mètre du photographe, qui reçoit cette proximité comme un cadeau. Avec sa livrée d’ébène rehaussée d’un petit collier doré, on le dirait habillé par un grand couturier.

La rencontre du jour dépasse toutes les espérances de Pierre-André Bonaglia. Comblé, il décide pourtant de poursuivre l’ascension. «Deux cents mètres de dénivelé plus haut, on m’a signalé un grand mars changeant et une thécla de l’orme, deux raretés que je n’ai pas vues de l’année.» Il remet son sac sur les épaules et reprend le sentier. Quatre morios n’auront pas suffi à rassasier sa curiosité.

Les trésors

red admiral butterfly vanessa atalanta on buddleja davidii iv 1

Le vulcain

«C’est lui qui m’annonce que l’endroit est bon. Là où la sève coule, il est déjà là. Il hiverne, comme le morio, et il est devenu un papillon qu’on peut rencontrer toute l’année en Suisse. J’en ai vu un 31 décembre et un 1er janvier, les deux fois en Valais. Autrefois, c’était le privilège du bassin méditerranéen ou des Canaries. Chez nous, le phénomène est nouveau, et cela en dit long.»

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L’azuré de la faucille

«Vous voyez ce confetti bleu violet, qui se promène au ras des chardons sans se poser plus de trois secondes? Il appartient à la famille des Lycénidés, qui compte aussi les cuivrés et les théclas. Rien qu’en azurés, nous avons trente-huit espèces en Suisse. C’est le genre de chiffre qui fait comprendre aux gens que cette diversité est partout autour d’eux, mais qu’ils passent souvent sans la voir.»

vibrant comma butterfly polygonia c-album with open wings perc 3

Le robert-le-diable

«Le robert-le-diable, c’est un petit papillon orange dont le revers est si découpé qu’une fois posé, ailes fermées, on jurerait une feuille morte déchiquetée. C’est l’un des grands maîtres du camouflage de nos forêts. Son nom français, je ne l’aime pas beaucoup: l’un de mes amis s’appelle Robert et il n’a rien d’un diable. Mais ce nom a au moins le mérite de rester en tête. Lui aussi passe l’hiver à l’état adulte, si bien qu’il est parfois le premier papillon qu’on croise en février.»

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