Entre routes et bâtiments, l'EPFL a rêvé des oasis bourdonnantes
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Il n’y a pas que le trafic, les chantiers et les étudiants qui bourdonnent sur le campus d’Écublens. À deux pas de la sortie du métro EPFL-Sorge, des parterres de gravier roulé et de sable, piquetés de gros cailloux, de bois mort et de fleurs de toutes les couleurs hébergent l’anthidie à manchettes, la lasioglosse chaussée et des dizaines d’autres abeilles sauvages aux noms imprononçables.
«Environ 1200 m2 de surfaces ont été aménagées en 2024 pour favoriser la biodiversité sur le site et soutenir en particulier les abeilles sauvages. Ces hyménoptères sont plutôt bien adaptés aux zones urbaines: ils peuvent se contenter de petites surfaces mais ont besoin d’une grande diversité de plantes et de structures pour se nourrir et se reproduire. Cela en fait de bons indicateurs de la qualité d’un aménagement naturel», explique Vincent Constantin, chef de projet Espaces verts à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).
Lentilles de sable
Inspiré par les aménagements naturels réalisés autour de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), Vincent Constantin a fait appel à Claudio Sedivy, biologiste et concepteur zurichois de jardins pour abeilles sauvages à l’enseigne de KompassB. Sous sa houlette, trois zones vertes de respectivement 160, 230 et 775 m2, coincées entre routes et bâtiments, se sont transformées en «bee paradise» [«paradis des abeilles»], des surfaces pionnières évoquant tour à tour les bords d’une rivière, le jardin de gravier, la prairie ou la jachère fleurie.
«Les abeilles sauvages terricoles creusent leur nid dans le sable, tandis que les cavicoles nichent dans les tiges sèches et le bois mort. Pour satisfaire aux besoins des premières, nous avons décapé la terre végétale sur 30 centimètres et l’avons remplacée par des lentilles de sable et de la grave du lac. Nous y avons rajouté des tas de sable et de cailloux de diverses grosseurs, mais aussi des troncs d’arbres, branches et vieilles souches où pondent les abeilles cavicoles. Avec la terre extraite, les paysagistes ont formé quelques buttes humifères afin de créer des zones plus fraîches, propices aux arbustes», raconte Vincent Contantin.
Jusqu’à 103 espèces différentes
Une fois les substrats et structures mis en place, des centaines de végétaux ont été plantés ou semés: «La liste de Claudio Sedivy comportait quelque 300 espèces, dont 80% d’indigènes, sélectionnées pour attirer et nourrir une grande variété d’insectes. Les espèces horticoles choisies, comme la sauge sclarée, sont toutes très mellifères. Elles permettent d’assurer une floraison continue jusqu’à l’automne et contribuent à l’esthétique de l’ensemble.»
Les résultats ne se sont pas fait attendre. Confié aux entomologistes de la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA), le dernier recensement en date des abeilles sauvages, effectué en juin et juillet 2025, a révélé la présence de 55 espèces différentes. Parmi elles figurent deux espèces menacées ainsi que l’andrène de la carotte, une abeille de 7-8 mm qui n’avait plus été observée dans la région depuis 1965.
Selon Claudio Sedivy, le nombre d’espèces présentes est sans doute encore plus élevé car certaines abeilles apparaissent plus tard dans la saison: «Nous avons observé jusqu’à 103 espèces d’abeilles sauvages sur 800 m2 dans un site zurichois aménagé de la même façon. Ces petites oasis sont aussi très favorables aux syrphes, aux coléoptères, aux criquets et aux sauterelles. Comme elles prennent peu de place, il faudrait idéalement en créer partout, aussi dans les jardins privés, car elles contribuent au renforcement des populations d’insectes et servent de point relais pour la reconquête d’autres habitats plus ou moins naturels», confie le spécialiste.
Toujours plus naturel
N’allez pas croire que ces surfaces pleines de cailloux nécessitent peu d’entretien: c’est tout le contraire si on veut qu’elles restent favorables aux abeilles. «Des jardiniers formés par Claudio Sedivy viennent trois fois par année désherber ces zones pour empêcher la végétation de recouvrir le sol. Sans cela, les abeilles terricoles ne pourraient plus y creuser leur nid. Ils divisent aussi les plantes et récoltent les graines pour les multiplier ailleurs», souligne Vincent Constantin.
Sur les 20 hectares d’espaces verts du campus, la place ne manque pas pour accueillir la nature. L’un des objectifs de la Stratégie climat durabilité adoptée en 2023 par l’EPFL vise justement à maintenir et recréer des milieux propices à la biodiversité. Pour l’heure, une quatrième zone «bee paradise» est en cours de réalisation sur le pourtour d’un nouvel étang de 400 m2. Gageons qu’à l’instar des libellules, les abeilles sauvages ne tarderont pas à l’adopter.
À bonne distance des ruchers
Il existe un peu plus de 600 espèces d’abeilles sauvages en Suisse, dont 45% sont menacées de disparition. Contrairement à notre abeille domestique Apis mellifera, qui ne représente qu’une seule espèce, la plupart d’entre elles vivent en solitaire: elles nichent dans le sol, les tiges creuses ou le bois mort et sont souvent liées à des familles de plantes particulières pour se nourrir. Selon Charlène Heiniger, scientifique de l’HEPIA en charge du suivi entomologique du projet «Bee paradise», un des points forts des aménagements de l’EPFL réside dans le fait qu’ils sont placés à bonne distance des premiers ruchers. «Nous avons observé très peu d’abeilles domestiques sur les fleurs, ce qui minimise la compétition avec les autres espèces pour la ressource alimentaire. Idéalement, le rucher le plus proche ne devrait pas se situer à moins de trois kilomètres» précise la biologiste.


