L'agriculture suisse veut se mettre sur orbite grâce aux données satellites

Cartographier les cultures, identifier les risques liés au climat, améliorer les rendements, voire simplifier les paiements directs: nombreux sont les espoirs suscités par l'imagerie spatiale. Malgré tout, les lacunes persistent et beaucoup d'agriculteurs sont réticents.
Lila Erard
© Marcel G.

Les enjeux

Les autorités misent de plus en plus sur ces données et plusieurs recherches sont menées.

En parallèle, des entreprises prônent des technologies pour une «agriculture de précision».

Les défis techniques, économiques et éthiques restent nombreux. La question de la protection des données est centrale.

Chaque année, de nombreux agriculteurs suisses rentrent les dates de semis et de récolte de leurs cultures, ainsi que de leurs couverts végétaux, sur une plateforme de recensement, afin de toucher les subventions d’un programme dédié. Mais cette opération manuelle pourrait un jour être automatisée grâce… aux satellites. C’est en tout cas l’un des objectifs du projet AgriMetrics, lancé en 2024 par Prométerre.

L’association vaudoise travaille sur un indice de couverture des sols, qui calcule pour chaque parcelle l’évolution de la végétation, en utilisant les données publiques du programme spatial européen Copernicus.

À qui vont appartenir les données? Une partie des satellites sont américains, ce qui est inquiétant dans le contexte géopolitique actuel.

«Notre objectif est que les paiements directs puissent être alloués en fonction de la couverture des sols vue du ciel. Cela allégerait les tâches administratives, souvent chronophages, des agriculteurs», affirme Flavien Bach, responsable du projet, qui a pu tester l’outil avec dix exploitants. «Nous avons constaté une bonne corrélation entre les graphiques générés et ce qui a été observé sur les parcelles. C’est encourageant.» Une étude de faisabilité pourrait être menée cette année avec l’OFAG, en vue d’intégrer l’outil dans la Politique agricole 2030+.

«Une évidence»

En Suisse, les autorités misent de plus en plus sur l’imagerie spatiale, notamment dans le cadre du programme de transition numérique DigiAgriFoodCH lancé en 2024. Parallèlement, le centre de compétence de la Confédération Agroscope s’est mis à l’utiliser de manière «intensive» pour identifier les risques liés au climat et à la météo, faire des monitorages de sécheresse, cartographier les cultures, estimer les rendements, mais aussi aider à la décision les agriculteurs et les politiques, dans le cadre de projets de recherche.

En plus des données européennes, celles du programme Landsat de la NASA sont employées. Selon l’OFAG, «l’utilisation accrue de ces informations est une évidence et peut contribuer une agriculture plus efficiente, durable et fondée sur des données objectives».

Des tests en Suisse

Produire davantage avec moins d’intrants: tel est l’un des autres espoirs suscités par les satellites. Cette approche s’inscrit dans le sillage de l’«agriculture de précision», qui vise une gestion optimisée des parcelles grâce au numérique. Si la Suisse est en retard dans ce secteur par rapport à l’Europe, plusieurs entreprises se profilent pour proposer des solutions innovantes.

Parmi celles-ci, le Groupe Robert Aebi met à disposition le logiciel Agronomy Analyzer, de la marque de tracteurs John Deere. Cette technologie se base sur l’analyse des données satellites pour mesurer différentes valeurs de modulation des doses, par exemple d’engrais et d’azote, ainsi que la densité de semis. Les rendements et la rentabilité peuvent ainsi être calculés.

Actuellement, des tests sont menés chez une quinzaine d’agriculteurs. «Comme les sols suisses sont hétérogènes, il vaut la peine de les modéliser. Dans les cultures de blé, cela a déjà permis de dégager 100 francs de plus par hectare. Cela demande un bon équipement et un certain savoir-faire, mais c’est une vraie plus-value», assure Cédric Romon, spécialiste agronomie du groupe.

Mauvaise résolution

Malgré tout, des lacunes persistent. Si la surveillance aérienne de la végétation bénéficie de fondements scientifiques solides, la prévision des rendements reste incertaine en raison de la variabilité locale des sols, des pratiques et des cultures, souligne Sara Bonetti, professeur au laboratoire d’hydrologie et de géomorphologie à l’EPFL. «De plus, il reste difficile de traduire les signaux satellitaires en explications causales précises, ainsi que les lier à des indicateurs économiques ou pertinents pour les politiques.»

Parmi les autres freins techniques, la résolution des images est problématique, complète Dorothea Noll, spécialiste de la télédétection à la Haute école de viticulture et œnologie de Changins (VD). «La résolution va de 10 à 30 m. Il est donc difficile de faire des analyses parcellaires, surtout dans les vignobles. De plus, la couverture nuageuse influence l’exploitation des données», dit-elle, en informant qu’un module dédié sera proposé aux étudiants dès 2027.

Les agriculteurs sont réticents

Autre point de friction: l’acceptation par les agriculteurs, qui sont nombreux à être réticents face à cette technologie, difficile à prendre en main. Ainsi, si l’Union suisse des paysans soutient son développement, elle émet quelques réserves. «Nous ne souhaitons pas que cela implique une surveillance accrue et des contrôles supplémentaires. Le potentiel est énorme, mais les avantages pour les exploitants doivent être évidents. C’est seulement ainsi que nous pourrons communiquer auprès d’eux de manière positive», avance Jonas Eyer, spécialiste de la numérisation à l’USP.

Enfin, Uniterre soulève une série de questions: «À qui vont appartenir les données? Où seront-elles stockées? Une partie des satellites sont américains, ce qui est inquiétant dans le contexte géopolitique actuel. De plus, la construction de ces engins induit l’extraction de ressources minières allant au détriment des paysans du Sud, insiste son secrétaire politique Alberto Silva, qui souligne le risque d’accès inégal à ces technologies. Seules les grandes structures pourraient avoir les moyens de se les payer. Enfin, cette évolution induit une perte d’autonomie et de contact avec le vivant. Cela ne va pas dans le sens de l’agriculture à taille humaine et créatrice d’emploi que nous défendons.»

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