«Y’a plus de saisons»: la chronique de Valentin Emery
Des fraises d’Espagne, des myrtilles du Maroc, des asperges du Mexique et du raisin d’Afrique du Sud. Chaque année à la fin de l’hiver, je suis désespéré en découvrant les rayons fruits et légumes des supermarchés. Un sentiment partagé par de nombreux consommateurs, en témoignent les publications sur les réseaux sociaux, les articles dans la presse et les différentes pétitions. Et pourtant, rien ne change. On connaît la justification de la grande distribution: «Nous répondons à une demande.»
Vraiment? Les clients exigent de pouvoir manger des fraises et des tomates sans goût en février? Ils ne peuvent pas se passer d’aubergines ou de poivrons en hiver? Si les géants orange le disent, croyons-les sur parole. À se demander d’ailleurs comment ont fait nos aïeux pour se passer de ces produits. Pauvres générations sacrifiées. Heureusement que la grande distribution nous permet de vivre enfin dignement!
Soyons sérieux. Dans la vente, rien n’est laissé au hasard. Quand un magasin orchestre l’expérience client, tout est ordonné et pensé. Il met en place une série de stimuli pour favoriser la dépense et ainsi augmenter la valeur moyenne du panier d’achat. Ce n’est pas moi qui le dis, mais n’importe quel spécialiste en marketing commercial. Ce n’est donc pas pour rien que les fraises – par exemple – sont actuellement mises en valeur à des emplacements stratégiques (souvent à l’entrée des magasins), sur des mètres et des mètres d’étals, accompagnées d’autres produits pour les sublimer (tartelettes, chantilly, etc.). Le tout, bien sûr, souvent en action.
Tout cela donne le sentiment que la saison de la fraise bat son plein. Surtout quand c’est récurrent d’année en année. Pourquoi donc s’en priver? Le problème, c’est que les conséquences économiques, sociales, sanitaires et environnementales de cette consommation-là sont désastreuses. Bien sûr, certains clients s’en fichent royalement. Ou alors préfèrent fermer les yeux. Il n’y a qu’à voir le succès des plateformes chinoises comme Shein ou Temu. Mais je suis persuadé que cela ne constitue pas la majorité de la clientèle.
Qu’on soit clair, les géants de la grande distribution ne font rien d’illégal. Ils sont même totalement dans leur rôle. Tout au plus on pourrait leur reprocher leur manque de cohérence, eux qui se vantent de s’engager pour les paysans suisses, le climat ou la biodiversité. Le problème est qu’il n’y a aucune volonté politique de changer les choses.
Des solutions existent: par exemple une transparence absolue sur les impacts sociaux et environnementaux de chaque produit vendu en grande surface; des règles plus strictes en matière d’importations hors saison; et une éducation à la saisonnalité des fruits et légumes. Et pour ceux qui souhaiteraient absolument manger des tomates ou des fraises en hiver, il reste une solution imparable: les nombreuses techniques de conservation ou de transformation des aliments. Un savoir-faire ancestral, pratiqué par tous nos aïeux. Vous savez, ceux qui n’ont pas eu la chance de connaître les magasins d’aujourd’hui.
