«N'attendez pas d'être à la retraite ou d'avoir davantage de temps pour vous engager!»

Durant quarante ans, Pierre-André Page a mené de front sa carrière politique et son exploitation agricole. Aujourd'hui, le président du Conseil national appelle les jeunes paysans à s'engager et leur donne quelques pistes pour suivre ses pas.
Diane Zinsel
© Pierre-Yves Massot

L’agriculture et la politique sont deux activités incompressibles. Comment gère-t-on cette double vie?

Au début, j’ai beaucoup pu compter sur mon épouse, qui est restée à la maison pour s’occuper des enfants et m’aider à la ferme. Puis, lorsque mon engagement politique s’est renforcé, je me suis mis en association avec un collègue paysan. En gros, on se partageait les tâches à effectuer au sein de nos deux exploitations et la rémunération se faisait au prorata du temps de travail. Ce partenariat m’a permis de suivre le rythme de la politique qui ne faisait pas toujours bon ménage avec la traite de mes vaches et la livraison du lait entre 6h15 et 7h30 à la fromagerie.

Cette première association a duré douze ans…

Oui, jusqu’au jour où pour diverses raisons personnelles, mon collègue a arrêté d’exploiter. J’ai eu la chance de pouvoir former un nouveau binôme avec un autre paysan, engagé en politique à l’échelon communal, qui a duré quinze ans, jusqu’en 2021, moment où j’ai moi-même arrêté d’exploiter ma ferme. J’avais presque atteint l’âge de la retraite. Mes enfants n’étant pas intéressés, je l’ai louée à mon associé.

S’associer pour dégager du temps libre, c’est une solution que vous conseilleriez à un paysan qui, comme vous, souhaiterait se lancer en politique?

Difficile de répondre: cela dépend un peu des situations familiales et des personnes, notamment parce que les paysans aiment leur indépendance et ont un caractère bien trempé (sourire). Si mes enfants avaient souhaité me succéder, j’aurais probablement plutôt travaillé avec eux. Je dirais que s’associer est une bonne solution si les deux exploitants s’entendent bien, partagent une même vision du travail et des besoins similaires. Le partenariat permet aussi de créer des synergies; nous avons, par exemple, pu réduire le nombre de machines et en acheter de plus performantes. Il a aussi l’avantage de dégager du temps, de l’espace pour socialiser, pour être en contact avec d’autres milieux, ce que le métier d’agriculteur ne permet pas toujours.

En revanche, la politique vous a offert tout cela…

Oui, travailler au Grand Conseil ou sous la Coupole fédérale, c’est enrichissant justement pour toutes ces rencontres, tous ces dossiers qu’on n’aurait jamais imaginé aborder. Chacun vient avec son bagage, ses connaissances professionnelles, pratiques ou théoriques, et partage son point de vue, discute d’un seul et même dossier. Chaque voix a le même poids, on s’écoute, on comprend qu’on n’avait pas pensé à certains aspects et on mélange nos idées pour trouver une voie. S’écouter et se respecter, c’est la richesse de notre politique.

Tourné vers l'avenir

«Cultivons l’avenir», c’est la devise que le conseiller national UDC Pierre-André Page a choisie pour son année de présidence de la Chambre basse. «Cette petite phrase fait écho à ma profession et à ma volonté de passer le témoin aux plus jeunes», explique le Glânois fortement attaché à la terre et qui a aussi présidé durant des années la commission de formation continue de l’Institut agricole de Grangeneuve (FR).

Durant tout votre parcours, vous aviez un pied en politique, l’autre dans l’agriculture. Avez-vous dû parfois vulgariser des sujets pour vos collègues?

Oui, complètement. Et je pense que c’est le cas de tous les élus qui font le lien entre leur corps professionnel et la politique, en particulier pour les métiers spécialisés, et c’est extrêmement important en matière de représentativité et pour la qualité des débats. À l’autre bout, les agriculteurs m’interpellent souvent pour m’expliquer les problèmes très concrets auxquels ils font face et j’ai aussi ce rôle de les vulgariser pour les apporter sous la Coupole.

Voyez-vous des similitudes entre vos deux activités?

Lorsque mon père a pris sa retraite, il m’a remis l’exploitation familiale. J’avais 21 ans. J’ai dû rapidement apprendre à oser prendre des décisions, et à assumer si je m’étais trompé. Je trouve que c’est un bon apprentissage de la vie. Et cela m’a servi aussi en politique, où l’on doit rapidement se positionner sur un objet et expliquer pourquoi on va dans telle ou telle direction.

Au sein du Parlement, les paysans de tous bords se serrent-ils les coudes?

On a un club agricole tous partis confondus. On se réunit au début de chaque session pour aborder tous les objets concernant l’agriculture et pour essayer de trouver une ligne commune. Ce n’est pas toujours évident, car les intérêts des producteurs de lait ne sont pas forcément les mêmes que ceux des producteurs de viande, de céréales ou de légumes. Lors de la séance, une vingtaine de personnes sont présentes, mais une centaine sur 246 parlementaires font officiellement partie du club.

Quels éléments, selon vous, doivent être pris en compte pour que les politiques agricoles restent pertinentes?

Le retour d’expérience des jeunes paysans. Je sais que les années les plus actives entre 30 et 55 ans sont particulièrement chargées, mais n’attendez pas d’être à la retraite ou d’avoir davantage de temps pour vous engager!

Pourquoi cet appel?

Les nouvelles politiques en matière d’agriculture sont basées sur des consultations. Aujourd’hui, qui répond à ces consultations? L’organe de défense professionnelle. Et qui en fait partie? Les paysans proches de la retraite ou à la retraite qui ont le temps de venir aux séances. On a un décalage: ce sont les agriculteurs en fin de carrière qui s’engagent. C’est bien, mais leur vision ou leurs problèmes reflètent une réalité qui n’est plus tout à fait actuelle. Ce fossé générationnel est particulièrement fort pour tout ce qui est lié à l’utilisation des nouvelles technologies, par exemple le recours à la robotique pour désherber mécaniquement et sans produits phytosanitaires. Mais si on n’inclut pas ces nouveautés dans les discussions politiques, on se retrouve avec des lois qui, au moment d’entrer en vigueur, sont à la limite d’être obsolètes.

Bio express

Le Fribourgeois est né le 19 avril 1960 à Riaz, en Gruyère. Il a repris la ferme familiale en 1981, un domaine mixant grandes cultures et production laitière et qu’il a exploité jusqu’en 2021. Député au Grand Conseil entre 1996 et 2015, il a été élu au Conseil national en 2015. En décembre 2025, il accède à la présidence du National pour cette année 2026.

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