Dans la bouche des jeunes, le second souffle des patois romands
Partager cet article
Les enjeux
Les patois romands sont en voie d’extinction depuis plusieurs décennies.
Certains jeunes se réapproprient ces langues du passé, vues désormais comme un élément culturel valorisant.
Il est trop tôt pour dire si ce regain d’intérêt se traduira par une renaissance durable.
À moins de vous rendre à Évolène (VS), il vous sera difficile d’entendre des conversations de bistrot en patois. Ces langues régionales, issues du franco-provençal et du franc-comtois, sont aujourd’hui en danger d’extinction. Sur les six cantons romands, seuls le Jura, Fribourg, le Valais et dans une moindre mesure Vaud, recensent encore des personnes le parlant couramment; à Genève et Neuchâtel, on considère qu’elles ont disparu.
Mais comment en est-on arrivé là? Il y a eu clairement une rupture de transmission entre les générations. «Certaines personnes expliquent qu’ils ont entendu parler leurs parents entre eux, mais que ceux-ci ne leur ont pas forcément appris le patois. On l’interdisait à l’école, mais également à la maison, de peur que les enfants ne soient défavorisés en français, cette langue étant perçue comme celle de la promotion sociale», explique Jasmina Cornut, qui a coordonné un projet de plateforme web intercantonale consacrée à la sauvegarde des patois romands.
Intérêt auprès des jeunes
Pourtant, malgré ce constat préoccupant, le patois résiste. Il connaîtrait même un regain d’intérêt auprès des 20-30 ans. «On observe aujourd’hui une revendication des jeunes pour se réapproprier cette langue. On peut parler de renversement par rapport à la mondialisation. À l’époque, on se gardait bien de dire qu’on venait de la province et qu’on parlait patois, car cela pouvait être un handicap social. Aujourd’hui, c’est tout le contraire, être provincial est connoté positivement», explique Mathieu Avanzi, professeur en dialectologie et sociolinguistique à l’Université de Neuchâtel.
Certains jeunes ressentent un fort attachement aux particularités locales et tentent de se les réapproprier par divers moyens: apprentissage du patois, port des costumes d’autrefois, chants traditionnels. Ce profil, Romain Pittet l’incarne à la perfection. Ce jeune enseignant fribourgeois s’est décidé à suivre les cours de patois que proposait son école, au retour d’un séjour au Canada, dans le but de pouvoir converser avec son grand-père.
«Si le patois est moins utilisé au quotidien, il est très vivant dans des cadres culturels et associatifs», note le Fribourgeois qui écrit chaque semaine une chronique en patois dans le journal La Gruyère et ne manque pas une occasion de s’entretenir avec des «anciens» en patois.
Le pouvoir des réseaux
Autre tendance, l’émergence d’influenceurs recourant au dialecte. «Les réseaux sociaux ont ce pouvoir de dépoussiérer les vieilleries et de les mettre à la mode. À partir du moment où on ne voit plus le patois comme une langue paysanne, mais comme quelque chose de moderne, il y a un retournement de situation qui peut le faire passer comme chouette», relève Mathieu Avanzi.
On interdisait le patois à l’école, mais également à la maison, de peur que les enfants ne soient défavorisés en français.
La Vaudoise Stéphanie Bircher, créatrice de mode, en est un bon exemple. La jeune femme a appris le patois en suivant des cours, alors qu’elle n’avait eu aucun contact avec cette langue auparavant. «J’ai complètement croché, explique-t-elle. J’ai trouvé incroyable de pouvoir comprendre le sens des patronymes et des noms de rues de ma région.» Pour transmettre sa passion, elle se met à publier des vidéos sur Instagram, qui gagnent vite en notoriété. «Je partage mes découvertes dans ces vidéos. Et j’ai vite vu que ça intéressait les gens, j’ai de nouveaux abonnés chaque jour», se réjouit-elle.
Dans le Jura, c’est par le théâtre principalement que les jeunes reconnectent avec le patois. Il y a plusieurs troupes qui jouent en dialecte, grâce notamment au travail de l’Amicale des patoisants d’Ajoie et du Clos-du-Doubs. Il faut dire que le Jura entretient une forte culture patoisante. Depuis 2024, les enseignants qui le souhaitent ont à leur disposition un classeur pédagogique qui leur permet d’introduire le dialecte dans leurs classes.
Affirmer son identité
En Valais, Évolène est un cas un peu à part. Jusqu’au début du XXe siècle, la grande majorité de la population apprenait le patois comme langue première, devant le français. Il reste encore des enfants qui le parlent avant le français, mais ils sont toujours moins nombreux. Cette situation a fait que, jusqu’à récemment, Évolène n’a pas eu besoin d’avoir d’association de sauvegarde du patois, relève Céline Rumpf, Évolénarde qui fait une thèse en dialectologie à l’Université de Neuchâtel.
Pour les jeunes, le patois est une manière d’affirmer leur identité. Certains réalisent la chance qu’ils ont d’avoir une langue qu’ils peuvent activer lorsqu’ils ne veulent pas être compris. La chercheuse constate aussi que certains mots se retrouvent soudain plébiscités. C’est le cas du mot «cocon» (œuf dur en patois). On l’utilisait à la base dans le contexte de Pâques, mais aujourd’hui on l’a généralisé à tous les œufs et les jeunes l’utilisent quand ils parlent français, s’amuse la chercheuse.
Mais pour être pratiquée durablement, une langue doit servir à quelque chose. L’évolution actuelle est encore un peu artificielle, estime Mathieu Avanzi. La question est de savoir si ces nouveaux locuteurs vont réussir à transmettre leur pratique à leurs enfants ou si le patois va rester une langue du dimanche.
+ d’infos patoisromands.ch




