Le grand pingouin, chronique d'une disparition
Longtemps, le grand pingouin (Pinguinus impennis) a peuplé les eaux froides de l’Atlantique Nord. Vers la fin de la dernière glaciation, il était même présent sur les rives méditerranéennes, près de Marseille, comme en attestent les peintures rupestres de la grotte Cosquer. Oiseau marin massif, incapable de voler mais très bon nageur, il passait l’essentiel de sa vie en mer et ne gagnait le continent que pour se reproduire.
Cet oiseau docile était ainsi une proie facile pour l’humain lorsqu’il était à terre. Sa viande, particulièrement prisée des marins qui pouvaient garder les oiseaux vivants à bord, ses œufs nutritifs et ses plumes en firent une victime de la surexploitation. La chasse s’est intensifiée au fil des siècles, jusqu’à concentrer les dernières populations sur une unique île au large de l’Islande où l’espèce se reproduisait, Geirfuglasker, littéralement «l’île du Grand Pingouin». Longtemps inaccessible, ce refuge naturel a disparu brutalement en 1830 à la suite d’une éruption volcanique sous-marine.
La collection du capitaine Vouga
Privés de leur dernier sanctuaire, les grands pingouins survivants se sont réfugiés sur l’île d’Eldey. C’est là qu’en juin 1844, le dernier couple connu fut abattu. Cruel paradoxe: devenu rare, l’oiseau attisa la convoitise des collectionneurs, accélérant sa disparition. Une extinction rapide pour une espèce autrefois abondante, dont on estime que la taille de l’ensemble de ses populations était de l’ordre de plusieurs millions d’individus.
Aujourd’hui, on ne compte plus qu’environ 80 spécimens naturalisés dans le monde. L’un d’eux se trouve à Lausanne, au Naturéum. Il provient de la collection du capitaine Vouga, qui offrit au musée en 1886 plus de 600 animaux taxidermisés. Le spécimen est accompagné d’un crâne et de plusieurs ossements.
Deux sorties mémorables
Depuis 2019, le grand pingouin est présenté au public dans l’espace Disparus! de l’exposition permanente de zoologie, aux côtés d’autres espèces de vertébrés éteintes. Ces spécimens sont des témoignages silencieux de notre impact sur la biodiversité.
Rarement exposé, le grand pingouin lausannois a toutefois quitté ses vitrines à deux occasions marquantes: en 2008, comme figurant dans le film documentaire Océan de Jacques Perrin, puis en 2009 dans l’exposition Oh my God! Darwin et l’évolution, présentée à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin (1809-1882). Autant de sorties exceptionnelles pour un oiseau qui, de son vivant, ne s’est jamais envolé, et dont l’espèce ne reviendra jamais.
+ D’infos Durant l’année 2026, Terre&Nature s’associe auNaturéum de Lausanne pour mettre en lumière douze spécimens issus des collections de l’institution, natureum.ch
* Olivier Glaizot est conservateur en chef du département de zoologie du Naturéum; Nadir Alvarez en est le directeur