Reportage
Une collection unique d’abeilles sauvages arrive à Neuchâtel

Récoltés durant cinq ans par les biologistes du Centre suisse de cartographie de la faune, des milliers d’insectes ont intégré le Muséum d’histoire naturelle. Une liste rouge des espèces menacées pourra ainsi être établie.

Une collection unique d’abeilles sauvages arrive à Neuchâtel

Elles sont plus de 20’000 à avoir ­investi le Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, le mois dernier. À la taille et aux couleurs variées, ces discrètes locataires sont des abeilles sauvages naturalisées issues d’une donation du Centre suisse de cartographie de la faune (CSCF) et de l’Université de Neuchâtel. Durant cinq ans, une vingtaine de biologistes ont récolté ces spécimens sur 250 sites suisses, de la forêt de Finges (VS) aux rives de l’Allondon (GE), en passant par les hauts pâturages des cantons alémaniques. Leur objectif? Dresser l’inventaire de ces populations et publier une liste rouge des espèces menacées du pays, sur mandat de l’Office fédéral de l’environnement.

«Cette collection est la plus grande et la plus représentative jamais constituée. C’est un matériel scientifique précieux!» se réjouit Christophe Praz, entomologiste au CSCF et chargé de cours à l’Université, responsable du projet. Soigneusement épinglés et étiquetés dans des cadres de conservation, ces insectes seront bientôt rejoints par des milliers d’autres congénères. «Les collectes continueront jusqu’à l’été prochain. Dans un an, notre banque de données sera complète.» Une première version de la liste rouge pourrait ainsi être établie en mars 2021.

Collecte à grande échelle
Sur les 600 espèces d’abeilles connues en Suisse, 517 ont pour le moment été rassemblées. Munis d’un filet, les experts ont prélevé une centaine d’individus par jour, par carré kilométrique. «On retrouve ces insectes dans les prairies maigres, les champs fleuris, le long des lisières ou dans le sable, où certains creusent des galeries. Contrairement aux abeilles domestiques, la plupart ne vivent pas en colonie», note le spécialiste. Si certains spécimens ont pu être identifiés sur place puis relâchés, d’autres ont dû être transportés et observés au microscope, ce qui impliquait leur mort. «On pourrait penser que c’est contre-productif de tuer des animaux menacés. Mais cela n’a aucun impact sur les populations. À long terme, ce travail contribue à mieux connaître et à sauvegarder la biodiversité.»

Parmi les individus répertoriés, Sphecodes dusmeti est particulièrement intéressante. Ce n’est qu’une fois un prélèvement ADN effectué sur l’u ne de ses pattes que cette petite abeille, découverte près de Sierre (VS), a été reconnue. Jusqu’alors, cette espèce n’avait été recensée que quatre fois, au XIXe et au XXe siècle, dans la même région. «Nous pouvons donc affirmer qu’elle n’a pas disparu, bien que son aire de distribution soit restreinte.» Tendance similaire pour le bourdon Bombus ruderatus, considéré jusqu’ici comme fortement menacé. «Nous l’avons trouvé sur des dizaines de sites au nord du pays. Il apprécie la chaleur et semble profiter du réchauffement climatique. C’est une belle surprise!»

Un instrument juridique
Malheureusement, ces bonnes nouvelles sont rares. Christophe Praz estime que 30 à 40% des espèces d’abeilles sauvages sont menacées d’extinction et pourraient disparaître rapidement. Une cinquantaine seraient même déjà éteintes. «Il faut toutefois attendre la finalisation du projet pour confirmer ces chiffres.» Pour faciliter la recherche et permettre aux scientifiques de venir consulter la collection, ces milliers d’insectes seront prochainement triés et classés par espèce. «C’est un travail monumental qui demande une grande précision. Nous nous y attellerons dès l’an prochain», annonce Jessica Litman, conservatrice des espèces invertébrées au Muséum.

À terme, cette liste rouge permettra de classer les espèces en trois catégories: vulnérable, en danger et en danger critique. Toutefois, il est difficile de dénombrer avec exactitude les populations et leur évolution dans le temps sur la seule base des spécimens récoltés ces dernières années. En parallèle, un projet d’analyse moléculaire sur plusieurs insectes conservés au fil des siècles a été lancé, le mois dernier, au Muséum d’histoire naturelle de Genève (voir l’encadré ci-contre).

Pour Christophe Praz, l’existence d’une liste rouge reste essentielle. «C’est un instrument juridique qui guide les mesures de conservation, notamment en débloquant des fonds pour maintenir certains habitats ou en lançant des plans d’action pour sauver les insectes les plus menacés», résume-t-il. Cette collection permettra-t-elle, un jour, d’identifier les dangers qui les menacent? «Je l’espère. Il semble toutefois que la destruction des certaines zones rurales sur le Plateau dès les années 1950 ait précipité leur déclin. C’est inquiétant, car il se passe aujourd’hui la même chose en montagne. Il faut agir vite! La liste rouge va permettre de passer à l’action.»

Texte(s): Lila Erard
Photo(s): Matthieu Spohn

Questions à...

Nadir Alvarez, conservateur en chef au Muséum d’histoire ­naturelle de Genève

Le nombre d’abeilles diminue-t-il en Suisse?
Contrairement à d’autres pays, comme l’Allemagne, il n’existe pas en Suisse de données d’abondance de ces insectes au cours du temps. Si la liste rouge va permettre d’identifier les espèces menacées à ce jour, nous ne connaissons pas l’ampleur de la diminution de cette biomasse.

L’étude que vous menez va-t-elle permettre de mesurer ce déclin?
C’est le but. Sur mandat de l’Office fédéral de l’environnement, nous allons réaliser une analyse moléculaire de dix espèces d’insectes, dont au moins une abeille, prélevées dès le XXe siècle dans tout le pays et conservées dans les musées. Cela permettra de calculer un indice de diversité génétique. On en déduira que si une espèce a un taux de consanguinité plus élevé aujourd’hui que dans le passé, sa population aura diminué.

Quel peut être l’impact d’une telle analyse?
Mesurer la démographie d’une espèce dans le temps permet d’identifier son effondrement, et éventuellement de mettre en évidence les causes associées. Dans de nombreux pays, celles-ci sont déjà connues: exploitation du sol, emploi de pesticides et pollution lumineuse.

Cartes en ligne

Si une liste rouge sur les abeilles a déjà été établie en 1994, cette nouvelle édition est plus complète et devrait être disponible en 2021. En attendant, des cartes localisant les spécimens récoltés et montrant la distribution de chaque espèce sont en ligne. «Les gens s’intéressent surtout aux abeilles domestiques, car elles produisent le miel. Mais elles ne sont qu’une espèce parmi d’autres. Les abeilles sauvages sont tout aussi importantes pour l’écosystème», rappelle la conservatrice Jessica Litman. La collection pourra être visitée sur demande par les scientifiques.

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