Un trio de semenciers inspirés en gardiens des variétés végétales
C’est un domaine qui fait comme une oasis dans une plaine du Rhône écrasée par le soleil estival. Aussi loin que porte le regard, ce ne sont que couleurs et textures, fragiles explosions de rouge des coquelicots, camaïeu des pourpiers à grandes fleurs, délicates ombelles du sarrasin rose, corolles bleu persan du lin cultivé qui voisinent sous un ciel indigo.
Nous sommes aux Évouettes (VS), sur les terres de la famille Zollinger, pionniers de la production de graines bios qui verdissent des milliers de jardins d’un bout à l’autre du pays. Une trentaine d’hectares dévolus à la culture de 450 variétés de légumes, d’herbes aromatiques et de fleurs.
Premier argent de poche
«Quand on était enfants, c’était un terrain de jeu incroyable, confie Tulipan Zollinger. On a très vite appris à conduire un tracteur, puis travaillé pour se faire de l’argent de poche…» Ils ont installé la table à l’ombre d’un mûrier, juste derrière il y a la haute maison aux murs clairs où ils ont grandi.
L’aîné, c’est Tulipan, fraîchement quadragénaire, en charge des ventes. Puis vient Til, deux ans de moins, directeur général. Enfin Tizian, deux ans d’écart aussi, responsable de la production, de «tout ce qui se passe dehors» comme il préfère le dire. Sans oublier le benjamin, Falc, seul à n’être pas actif dans la société familiale – «mais toujours prêt à venir donner un coup de main».
Le marathon des catalogues
C’est en 1991 que la famille quitte la Thurgovie pour s’installer dans le Chablais valaisan. Horticulteurs passionnés de sélection végétale et sensibilisés, notamment au Népal, à l’importance de préserver les variétés locales, Christine et Robert Zollinger choisissent ce lieu pour son potentiel cultural: «Cela a été une réflexion très rationnelle, raconte Til. La terre est fertile et le microclimat propice à la production de semences.»
Le premier catalogue de variétés familial en propose sept. Aujourd’hui, il en compte soixante fois plus. «On se souvient tous du marathon de mise sous pli des catalogues. Il y en avait pour des jours! Mais c’est un bon souvenir, parce qu’on pouvait écouter de la musique à gogo. Ce sont des moments qui nous ont soudés.»
Leur univers
Le secret de leur entente
«Savoir s’entourer. Le comité de direction compte par exemple deux personnes externes à la famille.»
Le sujet qui ne fait jamais débat
«La qualité des semences. Pour garantir la satisfaction de nos clients.»
Le plat qui les rassemble
«Le brunch du dimanche. On tient à cette tradition. Quand tout le monde est là, on est 18 autour de la table!»
Leur variété préférée
Tulipan et Tizian: «La tomate Babuschka, grande et goûteuse, une tomate de rêve.» Til: «L’aubergine Pink Lady, à rôtir sur le gril, puis à déguster à la cuillère.»
Transition en douceur
Reprendre l’entreprise ensemble n’a jamais vraiment fait partie des plans des trois frères. Chacun suit sa voie, de l’agronomie à la pharma en passant par le marketing avant qu’ils ne soient ramenés comme par un aimant vers Les Évouettes. Nous sommes en 2016 lorsque la fratrie reprend les rênes du domaine.
«On était à des carrefours de nos vies qui nous ont naturellement conduits ici, note Tulipan. Si cette transition s’est opérée de manière aussi douce, c’est grâce aux efforts de Til, qui a consacré son travail de master à ce processus.» Et l’intéressé de poursuivre: «Ça a été une réflexion de longue haleine, rendue possible par la confiance que nous ont accordée nos parents et les conseils des experts dont nous nous sommes entourés.»
Presque dix ans plus tard, aucun ne remettrait en question le fait de travailler en famille. «On discute de tout. On a grandi dans cet univers où la vie privée et le travail ne font qu’un.» Ce qui les a forcés à prendre un peu de distance, c’est la naissance de leurs enfants: chacun des quatre frères en a deux, tous à peu près du même âge, entre 2 et 6 ans. «Les week-ends sont bien animés, relève Tizian. En fait, on n’a pas le temps de parler boulot!»
Faire vivre les végétaux
Ce qui a changé durant cette décennie? Le profil des jardiniers amateurs, qui s’est significativement rajeuni. Le trio sent qu’il ne faut pas rater ce train, adapte son offre, muscle sa communication et sa boutique en ligne, développe un système de livraison de plantons «parce que les gens n’ont plus le temps de les faire eux-mêmes», repense sa communication pour s’adresser également à des débutants.
On discute de tout. On a grandi dans cet univers où la vie privée et le travail ne font qu’un.
Le succès n’émousse pas l’ADN de ces semenciers perfectionnistes, jamais blasés face à la magie d’une graine qui porte la promesse d’une récolte. «Il y a toujours à faire, note Tizian. Cette année, on teste 30 variétés de courgettes, récoltées chez des jardiniers de tout le pays.»
Gardiens des anciennes variétés
Au-delà de la dimension émotionnelle ou patrimoniale, le travail des Zollinger constitue une action concrète pour assurer l’avenir des végétaux qui passent entre leurs mains: «En les sélectionnant et en les multipliant, nous leur permettons de s’adapter à l’évolution du climat. Nous les faisons vivre.»
À l’heure de l’industrialisation de l’agriculture et de la généralisation des semences hybrides, les Zollinger jouent les gardiens du temple. «Nous veillons sur ces variétés le temps d’une génération, résume Tulipan. Elles ont été créées dans des fermes dont elles faisaient vivre les habitants, dans une relation de symbiose fascinante.»
Et les frères d’égrener quelques exemples, comme le haricot d’Isérables (VS), que l’on semait avant de monter à l’alpage pour le récolter au retour, en fin d’été. Le soleil décline, donnant soudain des reflets dorés à un nuage de minuscules fleurs qui emplissent l’entrée d’un tunnel. «Des fenouils. On les laisse monter en graine pour les récolter.» Chez les Zollinger, on cultive la face cachée des végétaux.
+ d’infos zollinger.bio
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