Reportage
Le chat sauvage recolonise la Suisse à pas de velours

Élu Animal de l’année par Pro Natura, le chat sauvage a bien failli disparaître du pays au siècle dernier. La tâche des scientifiques qui pistent ce discret félin s’apparente à une véritable enquête policière.

Le chat sauvage recolonise la Suisse à pas de velours

Une latte de bois dépasse du sol, bien visible parmi les feuilles mortes du sous-bois. S’agenouillant près de la planchette d’une trentaine de centimètres de haut, Béatrice Nussberger l’examine. «On a de la chance, dit-elle. Regardez de ce côté!» Un rayon de soleil fait apparaître quelques poils, accrochés aux arêtes du morceau de bois. Ce sont peut-être ceux d’un chat sauvage, précisément le genre d’indice que recherche la scientifique du centre de compétence pour la biologie de la faune Wildtier Schweiz, chargée de superviser une campagne nationale de monitorage consacrée au petit félin. Son travail s’apparente à une chasse au trésor, tant cet animal nocturne, parfaitement camouflé et extrêmement farouche, est insaisissable.
Le chat sauvage, d’ailleurs, a bien failli disparaître de nos forêts: mis à mal par la destruction de son habitat et considéré comme nuisible, il a été chassé sans relâche jusqu’à sa mise sous protection en 1962. «On ignore même s’il restait encore des chats sauvages en Suisse à cette époque, dit Béatrice Nussberger. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, il se porte bien, en particulier dans l’arc jurassien.» Ce matin, nous sommes dans une forêt de Bassins où se trouve l’une des 280 surfaces d’un kilomètre carré réparties du Jura aux Préalpes pour les besoins de cette étude financée par l’Office fédéral de l’environnement et les cantons concernés. «Entre novembre et avril, chacune de ces zones est contrôlée à cinq reprises, explique-t-elle. Ce sont principalement les garde-faune, assistés localement par des chasseurs, qui se chargent de cet indispensable travail de terrain.»

De la forêt au laboratoire
Retenant son souffle, Béatrice Nussberger retire un à un les poils de la latte avec une pince avant de les glisser dans un sachet en plastique. Dans son laboratoire de l’Université de Zurich, elle analysera le génome de chacun d’entre eux pour identifier à coup sûr l’animal. «On ne peut pas se fier à ses yeux, dit-elle. Un poil tigré est certes un bon indice, mais cela peut aussi bien être celui d’une martre. J’ai appris à ne pas avoir de faux espoirs et à patienter jusqu’aux résultats du labo. L’analyse génétique est un passage obligé, car même en voyant un individu, on peut le confondre avec un chat domestique.» Le sachet refermé, Béatrice Nussberger sort une brosse métallique et un spray qu’elle utilise pour poncer puis imprégner la latte de bois d’un liquide au parfum doucereux. «C’est de la teinture de valériane. On sait que l’odeur de cette plante attire les chats domestiques et il s’avère que cela fonctionne aussi pour les chats sauvages, qui viennent s’y frotter.»
L’un des objectifs de cette étude est d’avoir une vision globale de la répartition du chat sauvage en Suisse. Après un premier relevé effectué il y a dix ans, cette deuxième campagne permettra peut-être déjà de faire apparaître une évolution.» Il y a une décennie, les chercheurs avaient estimé la population de chats sauvages, qui n’avait pas encore recolonisé l’ensemble de l’arc jurassien, à «quelques centaines d’individus». Aujourd’hui, il semble que le félin a élargi sa répartition, du moins dans les cantons de Genève et d’Argovie ainsi que sur la rive sud du lac de Neuchâtel.

L’hybridation en question
Le point central de la recherche menée par Béatrice Nussberger concerne le taux d’hybridation des chats sauvages de Suisse. Car si l’espèce n’est pas directement apparentée avec le chat domestique (voir l’encadré), il arrive que des individus se reproduisent, donnant naissance à des animaux hybrides. «D’un point de vue purement scientifique, ce n’est rien d’autre qu’un phénomène naturel qui est au cœur du processus évolutif, dit Béatrice Nussberger. Mais le grand nombre de chats domestiques (1,6 million en Suisse en 2018) peut provoquer un déséquilibre.» Il s’agit désormais de déterminer si l’hybridation représente une menace pour le chat sauvage qui risque, génération après génération, d’y perdre les caractéristiques lui permettant de survivre dans la nature.
Béatrice Nussberger lance son sac sur ses épaules et se remet en marche dans la forêt. Il lui reste quelques lattes à contrôler avant de rejoindre son laboratoire où elle a déjà classé des centaines d’échantillons récoltés dans tout l’ouest du pays. Le temps de les analyser, il faudra attendre jusqu’en début d’année prochaine pour tirer les premières conclusions. Avant qu’elle ne disparaisse dans les buissons, on ose la question qui nous brûle les lèvres: et elle, l’a-t-elle vu, le mystérieux félin? «Pas aussi souvent que je l’aurais voulu, sourit la biologiste. Mais c’est normal: je travaille de jour et lui vit la nuit.» Même pour les scientifiques, le chat sauvage conserve sa part de mystère.

+ D’infos www.wildtier.ch/fr

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean/DR

Questions à...

Layne Meinich, biologiste et directrice adjointe du Centre Pro Natura de Champ-Pittet (VD)
Pourquoi avoir choisi le chat sauvage comme Animal de l’année?
Pro Natura choisit chaque année un animal qui incarne une problématique environnementale d’actualité. Le farouche chat sauvage, qui a besoin de grandes zones naturelles loin de toute activité humaine, est un parfait ambassadeur de notre campagne en faveur des espaces sauvages.
Il passe du statut de nuisible à celui d’ambassadeur…
Notre regard a beaucoup évolué en quelques décennies. Si on l’a considéré comme un nuisible, c’est parce qu’on le connaissait mal. Mais on sait aujourd’hui que ce félin est bien utile aux agriculteurs, puisqu’il est un redoutable chasseur de campagnols. Et cette boule de poil est plutôt mignonne, ce qui ne gâche rien…
Qu’est-ce que cette notoriété peut apporter à l’espèce?
Nous portons un message de sensibilisation à l’attention du grand public. Le chat sauvage étant potentiellement menacé par l’hybridation avec le chat domestique, le comportement des propriétaires de ces derniers est déterminant: en puçant son chat, en le castrant ou en le stérilisant et en le conservant à l’intérieur pour la nuit, on réduit le risque d’hybridation.

Chat des villes et chat des champs

Ils ont certes un air de famille, mais 230’000 ans d’évolution les séparent: chat sauvage et chat domestique sont deux espèces à part entière: le premier est originaire d’Europe tandis que le second est issu d’une souche africaine. Et pourtant, il n’est pas simple de distinguer l’un de l’autre. Un corps massif couvert d’une fourrure gris-brun, une ligne noire sur le dos qui s’interrompt à la base d’une queue touffue et annelée à l’extrémité arrondie, voilà quelques-uns des signes distinctifs du chat sauvage. Se plaisant dans les forêts mixtes entre 600 et 1000 mètres d’altitude, ce discret félin se nourrit quasi exclusivement de rongeurs.

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