Interview
«Le changement climatique oblige à revoir les modèles d’assurance»

Face aux événements climatiques extrêmes, la demande en assurances augmente. Suisse Grêle doit sans cesse innover pour assurer son bon fonctionnement, explique un de ses responsables Gaylor Monnerat.

«Le changement climatique oblige à revoir les modèles d’assurance»

À sa création en 1880, Suisse Grêle ne couvrait que le risque de grêle, d’où son nom. Comment votre organisation a-t-elle évolué?
➤ À la fin du XIXe siècle, il s’agissait du principal danger pour les cultures, qui générait en quelques minutes la faillite de nombreux agriculteurs. Ceux-ci se sont donc réunis au sein d’une coopérative pour répartir les risques liés à ces précipitations. Dans les années 1960, d’autres aléas climatiques ont été pris en compte, dont les inondations et les glissements de terrain, également fréquents sur le territoire. Aujourd’hui, l’assurance la plus vendue pour les grandes cultures est la «Globale Agricole», qui couvre ces différents éléments. Ces cinq dernières années, la quantité de surfaces assurées par nos soins est restée stable, avec environ 245000hectares. Toutes les productions sont concernées, dont les légumes, herbages, fruits, tabac, vignes et grandes cultures.

D’autres offres couvrant les dégâts liés à la sécheresse et au gel sont aussi apparues ces dix dernières années. Pourquoi?
➤ Parce que ces événements météorologiques se sont multipliés en raison du changement climatique. La première assurance sécheresse pour les grandes cultures a été créée en 2014, suivie de celle pour les herbages deux ans plus tard. Si l’assurance gel à la vigne est plus ancienne, celle pour les fruits et baies a vu le jour en 2018. Depuis, la demande ne cesse d’augmenter.

Ces solutions se révèlent-elles utiles?
➤ Plus que jamais! En 2021, de nombreux orages de grêle et d’importantes inondations ont endommagé, voire détruit les cultures dans tout le pays. L’année suivante, tout l’hémisphère nord a été touché par une très forte sécheresse. Quant à l’année 2023, elle a battu tous les records de chaleur, sans compter des tempêtes fréquentes. Avec l’accroissement de ces événements climatiques extrêmes et la baisse de l’utilisation des produits phytosanitaires de synthèse, il devient compliqué de faire des projections. Nous avons donc fondé un département Recherche et développement il y a trois ans afin d’adapter constamment nos modèles, grâce notamment aux images satellites et aux données radar. Dans ces conditions de volatilité, les tarifs des primes évoluent chaque année. Assurer le rendement d’une culture se complexifie.

Pour y remédier, des assurances indicielles ont été mises en place en cas de sécheresse. En quoi cela consiste-t-il?
➤ Il s’agit de couvrir un événement climatique précis. Lors de l’évaluation d’un sinistre, il est parfois difficile de déterminer les pertes d’herbage dues effectivement au manque de pluie. Ici, nous nous basons sur un indice créé à partir de données météorologiques englobant le niveau de précipitations, l’évapotranspiration et la température par kilomètre carré. Si celui-ci est inférieur à une valeur seuil sur une position géographique déterminée, un montant est automatiquement versé aux exploitants. À terme, nous aimerions aussi couvrir les grandes cultures de cette manière, tout en intégrant la variable de la qualité des sols. Cependant, ce système n’est pas adapté à la grêle ou aux inondations.

Y a-t-il eu d’autres innovations récemment?
➤ Oui. Cette année, l’assurance «Agri Socle» a été lancée, couvrant la grêle, le manque et l’excès de pluie. Celle-ci s’appuie sur un modèle théorique de pluviométrie. Ainsi, si les précipitations sont inférieures au minimum nécessaire de développement d’une culture, cela donne droit à une indemnisation. Parallèlement, nous avons repris le portefeuille épizooties de l’assureur Axa. C’est une offre importante, car de nouvelles espèces arrivent chaque année avec le changement climatique, dont certaines porteuses de maladies. Bien qu’il y ait une certaine maîtrise de ces risques grâce à des normes strictes, ces couvertures restent indispensables.

De manière générale, comment percevez-vous l’avenir de l’assurance agricole?
➤ La situation est délicate, car lorsque des phénomènes comme la sécheresse ou le gel tardif se répètent à intervalles réguliers, il n’est plus question d’événements aléatoires, mais de nouvelle normalité. Si les déclarations de dommages et sinistres dépassent les recettes des primes, cela met au défi notre modèle d’affaires. Ce fut notamment le cas en 2021, mais cela était majoritairement imputable à la grêle, qui reste encore aujourd’hui le danger le plus important en Suisse. Malgré tout, l’assurance ne peut pas être la seule réponse aux dérèglements climatiques.

Existe-t-il des solutions?
➤ Je le pense, oui. Premièrement, les pouvoirs publics peuvent jouer un rôle en subventionnant certaines primes. Deuxièmement, Suisse Grêle encourage la recherche agronomique en soutenant divers programmes et en mettant à disposition ses données météorologiques. À ce titre, nous collaborons avec Agroscope, l’Union suisse des paysans et la fenaco au sein du projet «Grandes cultures résilientes au changement climatique 2035», qui travaille sur de nouvelles méthodes d’irrigation, des variétés résistantes ou encore une gestion durable des sols. Nos intérêts vont dans le même sens que ceux des agriculteurs. D’ailleurs, la plupart de nos employés, agents et experts exercent ce métier en parallèle. Face à l’évolution du climat, nous devons trouver des alternatives ensemble pour nous adapter.

Texte(s): Propos recueillis par Lila Erard
Photo(s): Vincent Muller

L’État va aider à financer les primes

Dans de nombreux pays, une partie des primes est financée par l’État. C’est notamment le cas en Italie et en France, à hauteur de 50% et 70%. Jusqu’à présent, ce partenariat public-privé n’était pas à l’œuvre en Suisse. Ce sera désormais le cas dès 2025, puisque la Confédération a annoncé cette année qu’elle soutiendrait à hauteur de 30% les primes sécheresse et gel. Une mesure pour laquelle l’Union suisse des paysans militait depuis des années, mais à laquelle l’Association des petits paysans s’oppose. Selon elle, un système subventionné favorise l’agriculture industrielle au lieu d’encourager la diversification.

Bio express

Gaylor Monnerat
Originaire du village jurassien de Courfaivre, ce fils d’agriculteur a d’abord effectué un bachelor en sciences économiques à l’Université de Neuchâtel, avant de partir en Allemagne durant six mois pour apprendre la langue. À son retour, il a postulé chez la coopérative Suisse Grêle, au sein de laquelle il travaille depuis onze ans, à Zurich. Actuellement responsable Assurances plantes, il gérera dès le 1erjanvier le marché suisse, notamment en lien avec les épizooties.