Nature
Genève veut des arbres plus libres pour une ville plus fraîche

Historiquement taillées de manière très architecturée, une bonne partie des essences genevoises prendront désormais une forme plus naturelle. Cette évolution doit permettre de lutter contre les îlots de chaleur.

Genève veut des arbres plus libres pour une ville plus fraîche

Suspendu par son harnais au-dessus du bitume, Pascal Bandelier, contremaître du Service des espaces verts de Genève, taille un imposant platane sous le regard des badauds. Le spectacle a beau être un classique hivernal, les employés de la Ville adoptent cette année une approche inédite: tandis que jusqu’ici toutes les branches étaient coupées afin de conserver une stricte forme architecturée, les spécialistes en laissent cette fois-ci trois ou quatre sur chaque rameau.

«C’est la première étape de leur conversion vers une forme plus libre, explique Pascal Bandelier. L’hiver prochain, nous choisirons les meilleures de ces branches et les laisserons grandir encore plus.» Pourquoi réinventer la taille? Pour lutter contre le niveau de chaleur dans la Cité de Calvin: le but de cette opération de longue haleine est d’augmenter la surface foliaire pour amener de l’ombre supplémentaire sur les rues genevoises. «Cela se justifie surtout dans les zones fortement bétonnées et les grands boulevards, précise le contremaître. Davantage de branches, cela veut dire davantage de feuilles et forcément un rafraîchissement de la température de l’air.»

 

Près de 900 feuillus concernés

Platanes, charmes, tilleuls ou encore érables, sur les 1370 arbres taillés que compte la ville de Genève, 900 ont été élus pour subir une coupe allégée qui leur fera reprendre une forme plus naturelle. «La sélection s’est faite en fonction de leur emplacement, note Pascal Bandelier. Pour être laissés libres, ils ne doivent pas être trop près de bâtiments ou de lignes aériennes notamment. Cela dépend aussi de leur santé: on ne peut pas laisser grandir des feuillus abîmés ou dont certaines branches sont malades.» Une quinzaine de collaborateurs du service ont déjà suivi une formation pour appliquer la méthode dans les règles de l’art.

L’initiative genevoise répond à l’objectif que s’est fixé le Conseil administratif: passer de 21% à 30% de couverture du territoire urbain par des végétaux. Et la conversion des arbres à la taille libre est le principal levier pour y parvenir. Jean-Gabriel Brunet, chef du Service des espaces verts, est convaincu de son potentiel: «Des projets menés par de grandes villes, comme Paris et Strasbourg, ont déjà démontré leur efficacité. L’impulsion politique va dans le même sens que le souhait de notre service de lutter contre le réchauffement climatique. Nous espérons que certaines communes et même des privés suivront cet exemple.»

 

Les avis divergent en Romandie

À l’échelle romande, Genève n’est pas la première commune à souhaiter augmenter sa couverture végétale. Ainsi la conseillère municipale lausannoise chargée de l’environnement, Natacha Litzistorf, rappelle-t-elle que la conversion en taille libre a déjà commencé il y a dix ans et est appliquée systématiquement depuis cinq ans: «Les seuls arbres encore strictement élagués sont ceux qui gênent les câbles de bus ou entrent en conflit avec des infrastructures, car nous n’avons pas le choix», dit-elle. La capitale vaudoise ambitionne d’augmenter sa surface foliaire de 50% d’ici à 2040, dans le cadre de son «objectif canopée» lancé en 2020.

La démarche ne fait toutefois pas l’unanimité. Du côté de Neuchâtel, Cyril Grand-Guillaume, contremaître adjoint au Service des parcs et promenades, émet quelques réserves: «Bien sûr, augmenter la surface foliaire en ville est une bonne chose, estime-t-il. Mais le passage de ces arbres en forme libre peut les fragiliser. Les rejets, produits pour recréer un houppier plus large, ne bénéficieront pas d’un bon ancrage. La cohésion entre les fibres de bois du tronc et celles des nouvelles pousses peut ne pas être suffisamment forte. Cette insertion superficielle des axes augmente le risque de rupture, notamment face au vent.» Par prudence, la Municipalité neuchâteloise préfère donc attendre avant de repenser la taille de son patrimoine arboré. En revanche, les feuillus récemment plantés ne seront pas élagués. Placés dans des fosses plus grandes qu’il n’était d’usage jusqu’alors, ils peuvent se développer librement.

Retour à Genève. Un tas de branches jonche le sol quand Pascal Bandelier descend de son platane, se retournant pour en apprécier la silhouette. Outre apporter de la fraîcheur, convertir ces spécimens en forme libre leur permettrait d’être en meilleure santé et de vivre plus longtemps: «Lorsqu’on les taille, on leur inflige des blessures et on les affaiblit, dit-il. Cette approche est également bénéfique pour les animaux et les insectes, qui voient leur habitat s’agrandir. Une surface foliaire plus importante permet aussi de filtrer avec une efficacité accrue les microparticules et donc de lutter contre la pollution de l’air. Je suis convaincu que c’est une bonne solution, il faut juste bien garder en tête que ce n’est pas applicable à toutes les essences.»

Dans la Cité de Calvin et ailleurs, le paysage urbain se verdit. Mais le changement prendra du temps: un arbre a besoin de sept à huit ans pour s’adapter à sa nouvelle coupe. Alors seulement pourra-t-on évaluer le bénéfice de la méthode, dans des rues ombragées par des platanes un peu moins sages.

Texte(s): Cléa Mouraux
Photo(s): Nicolas Righetti/Lundi13

La «tête de chat», héritage du XIXe

Vous ne connaissez peut-être pas le nom de ce type de taille, mais vous avez certainement déjà vu un arbre entretenu en «tête de chat». Caractéristique de la culture du jardin à la française du XIXe siècle, cette approche consiste à couper chaque année les rejets qui poussent aux extrémités des branches dites charpentières pour contenir la ramure au maximum. Les masses rondes qui lui valent son appellation, dans lesquelles se concentrent sucre et amidon, sont particulièrement sensibles aux blessures.

Questions à Martin Schlaepfer, biologiste à l’Université de Genève

Adapter la taille, est-ce le meilleur moyen de rafraîchir nos villes?

Cela fait partie d’une stratégie globale pour lutter contre le réchauffement climatique. Mais il existe plusieurs manières de faire baisser la température en milieu urbain: édifier les bâtiments plus proches les uns des autres, pour augmenter l’ombre et les courants d’air, utiliser d’autres matériaux de construction et limiter le béton s’avèrent aussi efficaces, tout comme le passage aux véhicules électriques.

S’il existe d’autres solutions, pourquoi se focaliser sur les arbres?

La morphologie d’une ville évolue très lentement. Convertir un feuillu, cela peut paraître long, mais ça l’est beaucoup moins que les autres solutions urbanistiques! Ce qui est intéressant avec la taille, c’est l’urgence que le message transmet: ces végétaux sont l’emblème de nos rues et on accepte de les modifier pour l’adaptation au climat.

Genève veut passer de 21% à 30% de surface de canopée, est-ce possible?

Je pense que oui, notamment grâce à cette nouvelle technique de taille. Mais cela exigera aussi d’autres types de sacrifices, comme une réduction du nombre de places de stationnement.