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Reportage
En voyant Uranus, les souvenirs des seniors resurgissent

Passer du débardage en forêt à une visite en EMS: c’est l’exercice auquel se prêtent Marc Rebeaud et son hongre «Uranus». Alliant force et douceur, ce cheval de trait a le don de faire parler les résidents de l’établissement.

En voyant Uranus, les souvenirs des seniors resurgissent

Démarche assurée, oreilles dressées, robe lustrée: Uranus fait sensation en arrivant à l’EMS du Bugnon à Yvonand (VD) ce vendredi. Il vient juste de poser ses sabots sur le parking qu’il reçoit déjà une caresse d’une résidente, sortie affronter le vent uniquement pour lui dire bonjour. C’est la deuxième fois que cet imposant cheval ardennais âgé de tout juste 11 ans vient rendre visite aux résidents, impressionnés par l’imposante musculature de l’animal.
Dans l’assemblée, on admire la bête de 800 kilos pour 1,54 m au garrot, osant davantage poser des questions sur sa vie que sa main sur son chanfrein. Une dame se lève toutefois spontanément pour le saluer, elle qui ne se mettait plus debout depuis des semaines. Des sourires naissent sur le visage des pensionnaires, du personnel soignant aussi. «Uranus a beaucoup de sang-froid. Il travaille avec moi dans les forêts et les vignes l’hiver, explique Marc Rebeaud, son propriétaire. L’été, je l’attelle parfois.» Les seniors sont une dizaine cet après-midi à avoir demandé à les rencontrer.

Des équidés jadis omniprésents
Autour du cheval rouan, la discussion s’anime. On parle de sa santé, de son utilisation en agriculture mais aussi de la vie du village, où les équidés se font aujourd’hui rares. «Les personnes âgées ont toutes eu affaire à un cheval dans leur vie à un moment donné, rappelle Marc Rebeaud. Je me suis rendu compte de cela lorsque mon père était à l’EMS. Alors j’ai proposé de venir leur rendre visite avec Uranus, mon compère depuis six ans. Ça à l’air de faire du bien, c’est tant mieux!»
Mécanicien sur machines de chantier, ce dernier ne demande rien en échange et ne se revendique pas du tout zoothérapeute. Il se dit simplement ravi d’avoir trouvé une activité pour mettre les chevaux de trait en avant, sa passion. «Quand vous demandez aux aînés le nombre de voitures qu’ils ont eues dans leur vie, ils ne savent que
répondre. Par contre ils se rappellent encore très bien de tous les noms de leurs chevaux», poursuit-il.

Les langues se délient
«C’était un crève cœur d’en amener un à l’abattoir», rebondit un ancien agriculteur, qui avoue être plus habitué à la fine silhouette de ses franches-montagnes d’antan qu’à celle de l’ardennais, plus costaud que jamais. Il était dragon à l’armée. D’autres pensionnaires en profitent pour raconter leurs exploits hippiques. «Mon frère, membre de la cavalerie, me faisait monter sur son cheval, raconte gaiement une aînée. Quand il se mettait à trotter, ça devenait tape-cul!» Sa voisine prend alors la parole, s’adressant directement à Uranus comme à un vieil ami: «T’es un beau zouzou! Tu as de la chance, on s’occupe bien de toi.»
La discussion s’anime, Marc s’efface, laissant son hongre jouer avec flegme le premier rôle. «Côtoyer un cheval aide les résidents à créer du lien, ils s’ouvrent, constate Anaelle Borloz, responsable de l’animation du jour à l’EMS nord- vaudois. Uranus les stimule, permet de renouer le contact. Si je peux leur amener un petit rayon de soleil dans leur  journée, c’est tout bénéfice.»

L’appel des carottes
La vigilance reste toutefois de mise, tant la différence de gabarit est flagrante entre les pensionnaires dépassant parfois les cent ans et l’imposant visiteur. Un petit coup de tête, même rempli d’affection, pourrait avoir de graves conséquences pour ces derniers. Alors au moindre signe d’agacement, que ce soit à cause des mouches ou du vent, Marc Rebeaud emmène son cheval faire quelques pas pour le calmer. Les seniors n’en loupent pas une miette. «Les personnes âgées sont fragiles, il faut faire attention, notamment quand on lui donne des carottes, Uranus devient alors un peu turbulent», constate son propriétaire. Protégés par un rempart de «tintebins», les résidents osent quand même tendre la main pour récompenser leur solide visiteur avec son légume préféré, non sans une pointe d’appréhension.
Le simple fait de regarder le cheval semble délier les langues, même celle de Marc Rebeaud. «Je suis issu de la première génération qui n’a pas eu besoin de travailler avec un cheval, confie-t-il. Dans la famille, on avait un lien spécial avec ces animaux.
Gamin, on me racontait plein d’histoires sur eux. On les a vite oublié à l’arrivée des machines, c’est dommage.» Alors il perpétue le métier de charretier, pour le plaisir. Les travaux effectués avec son fidèle compagnon – à qui il s’adresse parfois en flamand ou en patois vosgien – permettant uniquement de financer sa pension et son ferrage.

+ D’infos Sur la page Facebook «Le faire à CHeval»

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Thierry Porchet

Questions à...

Karinne Baligand Lecomte, zoothérapeute et psychomotricienne
En quoi le cheval est-il différent des autres animaux?
Il représente une symbolique très forte. Le cheval est présent dans les histoires pour enfants et dans la mythologie, ce qui nous rend très proches de lui. Il éveille en nous un sentiment de liberté et de nature sauvage. Curieux, il montre souvent un réel intérêt pour les personnes vulnérables.
Que peut-il apporter aux personnes âgées?
C’était un animal de ferme, qui rappelle de nombreux souvenirs aux seniors. Ceux-ci ont souvent grandi dans la campagne. Les lapins sont d’ailleurs aussi très populaires dans les EMS. On en avait avant chez soi pour les manger. Ils sont plus prisés que les cochons d’Inde par exemple, les personnes âgées n’en ayant souvent jamais vu.
Est-ce que tous les chevaux peuvent se prêter à l’exercice?
Non, le propriétaire qui suit cette démarche doit extrêmement bien connaître son animal. Introduire un être vivant au milieu de personnes frêles peut avoir de graves conséquences, il faut avoir connaissance des risques encourus. Le cas de Peyo est par exemple exceptionnel.
+ D’infos www.lafermedemamite.ch

L’exemple de Peyo

Un cheval unique en son genre a encouragé Marc Rebeaud à tenter l’expérience avec Uranus. Peyo est un étalon français doté d’une empathie remarquable. Une fois désinfecté, son dresseur l’emmène, en ascenseur, dans les hôpitaux de Dijon et de Calais notamment, à la rencontre de patients en fin de vie. Parfois, «Dr Peyo» se contente de poser son nez sur la main d’un résident, sa tête au creux d’une épaule ou de lécher un membre malade. Sa présence ferait plus de bien que certains médicaments, notent les médecins qui ont assisté à ses visites.
+ D’infos www.helloasso.com/associations/les-sabots-du-coeur

 

 

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