Quand les abeilles volent de travers
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Chaque année, à la belle saison, commence le rituel bien connu de la pollinisation, lors duquel l’abeille ouvrière se met en quête de nectar, cet élixir sécrété par les fleurs sauvages. En temps normal, le haut taux de sucre présent dans le nectar le protège des invasions bactériennes.
Ce que l’on sait moins, c’est qu’à la faveur de l’humidité – à l’occasion par exemple de fortes pluies – ce nectar peut devenir un terrain de prolifération des levures: s’enclenche alors le processus de fermentation, qui décrit la transformation des sucres en éthanol. «Dans certains cas, la fermentation peut effectivement donner lieu à un nectar naturellement alcoolisé, qui continue d’être butiné par les abeilles, explique Simon Gisler, spécialiste de la santé des abeilles chez Apiservice. Le taux d’alcool se situe en général autour des 1%.»
Soûleries naturelles et ivresses fabriquées
Un dosage certes faible, mais qui suffit largement à altérer les facultés d’un animal de si petite taille. «D’après les rapports, les abeilles «ivres» présentent un comportement désordonné et désorienté. Cela peut en outre raccourcir leur durée de vie.» Parmi les fâcheuses retombées qui guettent une abeille saoule figure l’expulsion séance tenante de la ruche, ses congénères étant en droit de craindre que le nectar fermenté qu’elle charrie ne vienne contaminer le miel de la colonie.
Précisons que si les effets de l’alcool sur les abeilles sont bien documentés, ce n’est généralement pas dans le cadre naturel d’une prairie fleurie: «Je n’ai moi-même jamais observé de cas d’intoxication à l’éthanol chez mes abeilles, et je suis apiculteur depuis 25 ans, lâche Simon Gisler. La vérité, c’est qu’il s’agit rarement d’un phénomène naturel. Les études concernant des abeilles «ivres» sont presque toujours le résultat d’une administration ciblée d’éthanol dans le nectar par des chercheurs et des scientifiques.»
Tout comme la mouche drosophile, l’abeille sert depuis longtemps de cobaye à la recherche en neurologie. En plus des manifestations classiques d’intoxication comme la désorientation et la perte de motricité, des chercheurs américains ont identifié chez l’abeille l’apparition progressive d’une tolérance à l’alcool suite à une exposition répétée. Bien que rudimentaire, son cerveau est donc exploité comme une miniature de cerveau humain afin de mieux comprendre les conséquences neurologiques de la consommation d’alcool.
Reste que vous avez des chances de croiser un jour une abeille désorientée en pleine nature sans que ce soit là le fruit d’une expérience de laboratoire. Comment expliquer ce phénomène, si les «cuites» naturelles sont réputées rares chez l’abeille?
Insecticides dans le viseur
«C’est l’œuvre des insecticides, qui produisent des effets tout à fait comparables à ceux de l’éthanol. S’ils ne sont pas appliqués correctement pour protéger les récoltes, ils font de graves dommages collatéraux parmi les abeilles.» Comme lors d’une intoxication à l’éthanol, certains insecticides activent les récepteurs nicotiniques des abeilles, conduisant à une hyperexcitation neuronale. À une différence près: celle-ci aboutit presque toujours à la paralysie, puis au décès de l’insecte. À noter toutefois que la plupart des néonicotinoïdes ne sont plus autorisés en tant que produits phytosanitaires dans l’UE et en Suisse depuis 2018.
Maillon crucial de l’écosystème, l’abeille fait l’objet de vastes programmes de prévention. «Apiservice ne peut malheureusement pas empêcher ce type d’intoxications, déplore Simon Gisler. En revanche, sur demande des apiculteurs, nous examinons gratuitement leurs abeilles mortes afin d’identifier les substances responsables de leur décès. Cela permet de clarifier les questions d’indemnisation et de contribuer, dans l’idéal, à ce que des leçons soient tirées de ces erreurs.» En somme: ni prévenir, ni guérir, mais avancer vers une plus large prise de conscience.




