Quand le public joue les producteurs pour financer des documentaires nature

Dans un cinéma peu accessible, il devient de plus en plus difficile de trouver des fonds. Deux films présentés au Festival Salamandre, à Morges, et un troisième en montage éclairent les voies possibles, du soutien d'un producteur au financement participatif.
Aurélien Krause

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© Antoine Lavorel

Les enjeux

Il est difficile de faire ses premiers pas dans le système du cinéma suisse.

Une série documentaire d’Antoine Lavorel a été largement financée par une collecte en ligne.

Encore marginal dans le cinéma, le financement participatif peut donner une chance aux jeunes réalisateurs.

Filmer les animaux exige d’abord de savoir attendre. Des heures à l’affût, des retours au même endroit, parfois durant plusieurs saisons, pour saisir quelques secondes d’apparition. Cette patience se cultive souvent sur le temps libre, en parallèle d’un autre métier.

À cela s’ajoute une autre épreuve: réunir les moyens de produire un film. Deux documentaires présentés au Festival Salamandre, ce week-end à Morges, et un troisième encore en montage empruntent des voies différentes: les aides au cinéma pour l’un, le financement participatif pour les deux autres.

Un parcours du combattant

Pour financer un film, il faut savoir trouver sa place dans le système du cinéma suisse. Les projets peuvent solliciter plusieurs guichets, dont Cinéforom, qui distribue des fonds des cantons romands, l’Office fédéral de la culture et la SSR. Vincent Chabloz en sait quelque chose. Pendant 35 ans, il a tourné en parallèle d’un autre métier. «Je faisais 70% de film et 70% de travail alimentaire», ironise-t-il. Derborence, le temps des animaux, son premier long métrage, dont la sortie est prévue le 28 octobre dans les salles romandes, est le fruit de près de huit ans de tournage (lire notre édition du 1er octobre 2026).

À 58 ans, Vincent Chabloz peut enfin vivre de sa passion. Pour la première fois, il a été accompagné par deux productrices de JMH&FILO Films. Lui qui avait toujours travaillé seul craignait de perdre une part de sa liberté. «J’ai dû faire plusieurs concessions, mais elles ont veillé à ce que je garde ma liberté artistique», reconnaît-il. Les portes restent toutefois difficiles à franchir pour un réalisateur indépendant. «Quand on met le pied dans le monde du cinéma, c’est toute une industrie. C’était relativement inaccessible pour des gens comme moi», raconte-t-il.

L’aide du public

À 22 ans, Antoine Lavorel a déjà réuni plus de 200 000 abonnés avec ses vidéos d’affût tournées dans les combes jurassiennes. Fort de cette communauté, il a souhaité s’affranchir du format court. Avec Dans l’œil du chat, il se lance dans une série de quatre épisodes consacrés au chat sauvage. Début avril, alors que la neige recouvre encore les crêtes du Jura, Antoine Lavorel y monte à vélo, puis à pied, son matériel sur le dos. Seul sur le terrain pendant plusieurs semaines, il guette l’animal.

«Il n’y avait pas de raison qu’on me fasse confiance. Le cinéma est un monde fermé, il faut avoir fait ses preuves», raconte le vidéaste. Il s’est donc tourné vers le public, une solution qui s’est imposée comme «une évidence». Sa campagne sur la plateforme Ulule visait 20 000 euros; elle en a finalement réuni 37 611. La Salamandre, qui produit la série, a également ajouté 20 000 francs. «On m’a fait confiance parce que la communauté était derrière moi», note Antoine Lavorel. «Sans crowdfunding, on n’aurait pas pu faire le projet», confirme Julien Perrot, fondateur de La Salamandre.

Créer du lien

Le public peut aussi venir au secours d’un projet déjà entouré de professionnels. Depuis dix ans, Julien Regamey suit le retour du loup dans le Jura avec 250 caméras à déclenchement, déboursant 100 000 francs de sa poche. «Il y a des films qu’on peut budgétiser. Pour l’animalier, c’est des milliers d’heures où il ne se passe rien, c’est impossible à chiffrer», explique-t-il.

En d’autres termes, personne ne finance dix ans d’attente. C’est donc avec les images accumulées au fil des années qu’il a convaincu ORCA Production de rejoindre le projet, il y a deux ans, pour en faire un long métrage destiné aux salles, La part des loups, attendu à l’automne 2027. Les demandes d’aide au cinéma ont été refusées, mais sa collecte sur la plateforme Wemakeit a atteint plus de 60 000 francs en dix jours, de quoi payer le montage. Il espère désormais passer le seuil des 100 000 francs, pour financer le son et l’étalonnage. «De plus en plus, on sera amené à ça, les aides à l’écriture sont tellement difficiles à obtenir.»

Dans les deux cas, la collecte a donné aux contributeurs une place particulière dans la fabrication du film. Pendant le tournage, Antoine Lavorel les tenait informés via un canal Instagram. «Tous ceux qui ont contribué ont été un peu producteurs du film», souligne-t-il. Julien Regamey, lui, leur promet une avant-première exclusive au Marchairuz. «Notre part maintenant, c’est de faire un beau film», sourit-il.

Des pratiques qui restent marginales

Dans le cinéma, «le financement participatif existe depuis une vingtaine d’années, mais reste une pratique marginale», observe Stéphane Morey, secrétaire général de Cinéforom. Moins d’un projet sur dix en comporte une part, pour des montants souvent modestes. «En général, c’est plus une opération de communication que de financement.» Il souligne toutefois que cette voie est souvent empruntée par les premiers films, auxquels elle peut ouvrir une porte dans le milieu du cinéma.

Le succès du Chant des forêts, de Vincent Munier, qui a dépassé 1,3 million d’entrées, rappelle que le documentaire nature peut toucher un large public. De quoi, peut-être, attirer davantage de producteurs vers le genre et permettre aux cinéastes de s’y consacrer pleinement. «Le vrai luxe, c’est d’avoir du temps», rappelle Vincent Chabloz.

+ D’infos Le Festival Salamandre se tient
ce week-end à Morges.

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