La ruche-tronc, ou comment ensauvager les abeilles domestiques
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Il fut un temps où les abeilles ne vivaient pas dans des ruches à cadres – ces petites maisons colorées avec des toits en forme de chalet que l’on aperçoit souvent à l’orée des forêts – mais dans des ruches troncs ou des ruches tressées en paille.
Depuis 2019, Hugo Bucher, professeur de paléontologie à l’ETHZ et à l’Uni Zürich, aujourd’hui à la retraite, s’est pris de passion pour ce mode d’apiculture traditionnelle apparu dans les Cévennes au Moyen Âge, bien avant l’avènement des ruches à cadres au XIXe siècle.
Là au temps du Crétacé
Une passion qui s’explique peut-être par le fait que les abeilles sont presque aussi vieilles que les fossiles que le scientifique a étudiés au long de sa carrière – les plus anciennes traces d’abeilles connues remontent au Crétacé (de 143 à 66 millions d’années) – et par leur biologie qui recèle encore de nombreux mystères. Mais il y a encore une autre raison: la ruche tronc permettrait d’explorer un rapport aux abeilles différent de l’apiculture productiviste, un rapport «plus respectueux de l’animal».
Hugo Bucher a construit cinq ruches troncs qu’il a disposées devant son chalet en face des Dents du Midi, sur les hauteurs de Champéry (VS). «Ces ruches offrent un habitat qui se rapproche le plus de leur lieu de vie à l’état naturel: l’arbre creux. Le but de cette activité n’est pas la production de miel», clarifie tout de suite le scientifique, qui préfère parler d’accompagnement plutôt que d’élevage.
Une idée née en Lozère
Une colonie a besoin d’au moins 15 kilos de miel pour passer l’hiver, surtout lorsqu’elle se trouve à 1200 mètres d’altitude. Seul un éventuel excédent peut être prélevé. Et quand cela se produit, ce n’est pas du miel pur que l’on récolte mais un mélange de miel, propolis, pollen et cire que l’on obtient en prélevant les bâtisses excédentaires et en les broyant.
L’inspiration à l’origine de sa démarche, le scientifique l’a trouvée en France. Plus précisément en Lozère: c’est là qu’est né un mouvement qui prône une apiculture fixiste (sans transhumance) et non-interventionniste (sans intervention dans le nid). Cette dernière a remis au goût du jour les ruches troncs. Fabriquées en châtaignier, une essence très répandue dans cette région, elles ont l’avantage d’être imputrescibles, et donc de durer dans le temps.
Un statut à géométrie variable
Selon Hugo Bucher, la Confédération entretient une position ambiguë envers l’abeille, considérée tantôt comme un animal sauvage, tantôt comme un animal de rente. Ainsi, contrairement à l’élevage de bétail, l’apiculture professionnelle ne donne pas droit aux paiements directs, l’abeille étant considérée comme sauvage. En revanche, son statut devient celui d’un animal de rente lorsqu’il s’agit de réglementer son élevage.
Dans une ruche tronc, les rayons de cire sont construits par les abeilles et solidaires des parois de l’objet, comme dans les trous d’arbres morts ou les nids de pics qu’utilisent les abeilles sauvages. Mais en Suisse, la réglementation oblige les apiculteurs à travailler avec des ruches équipées de cadres, une mesure qui vise à contrôler directement l’état sanitaire de la colonie.
Les cadres doivent en effet pouvoir être retirés par les inspecteurs pour faire leurs diagnostics. Pour cette raison, Hugo Bucher a dû procéder à quelques ajustements dans ses ruches, non sans déception.
Défendre le droit à l’essaimage
L’apiculture fixiste et non interventionniste défend aussi le droit à l’essaimage. Cette étape cruciale dans la vie de la colonie désigne le moment où la vieille reine part avec la moitié des abeilles pour fonder une nouvelle colonie. «Mon but, c’est de faire en sorte que la colonie ne meure pas durant l’hiver, et qu’elle puisse essaimer à la fin du printemps, car c’est leur mode de reproduction naturel, insiste Hugo Bucher. En laissant faire la nature, on encourage la sélection naturelle. Les colonies fragiles vont ainsi disparaître, et les plus résistantes se reproduire».
Une logique à l’opposé de ce qui est enseigné dans les cours d’apiculture, relève le scientifique. On y enseigne que l’essaimage doit être évité à tout prix, car il vide la colonie de la moitié de son cheptel et fait perdre du miel (les abeilles partant avec de substantielles réserves pour fonder la nouvelle colonie).
Au secours de l’abeille noire
Les partisans de cette «autre apiculture» sont aussi d’ardents défenseurs de l’abeille noire, une variété qui a été éradiquée en Suisse romande au profit de variétés importées, produisant plus et «soi-disant plus douces», selon Hugo Bucher: la carnica et surtout la buckfast. L’apiculteur avait prévu de ramener des abeilles noires des Cévennes pour coloniser son rucher alpin, mais finalement il a opté pour la variété la plus répandue, la buckfast (ou abeille jaune).
Il s’en explique: «Depuis la dernière glaciation, les abeilles noires des Cévennes ont mis des siècles, voire des milliers d’années, à s’adapter à cette région. Tout bien réfléchi, je me suis dit que ce serait comme jeter tout ce travail d’adaptation à la poubelle». Un choix en phase avec la philosophie non interventionniste de l’apiculteur. Il sait qu’il lui faudra être patient pour réussir à ensauvager ses abeilles jaunes mais cela ne l’empêche pas de rêver de les voir un jour essaimer librement dans le Val d’Illiez.
+D’infos freethebees.ch
Le grand départ
L’essaimage est un phénomène très impressionnant pour qui a la chance d’y assister. Il se produit généralement à la fin du printemps, début de l’été. Environ la moitié des abeilles sortent de la ruche et se mettent en vol stationnaire en attendant leurs congénères. Ce regroupement prend la forme d’un nuage dense pouvant atteindre 10 mètres de haut et 5-6 mètres de large, explique Hugo Bucher. L’essaim se déplace ensuite lentement avant de s’agglutiner sur une branche ou tout autre support. C’est à ce moment que les éclaireuses entrent en jeu. Ces dernières partent à la recherche d’un nouveau nid. À leur retour, elles entament une «discussion» pour déterminer le meilleur choix, raison pour laquelle on parle de «démocratie» chez les abeilles, relève l’apiculteur Hugo Bucher. Une fois que l’essaim a rejoint le nouveau nid, la construction des rayons commence. Ce travail a un gros coût énergétique, les abeilles utilisant 10 kilos de miel pour produire un kilo de cire.


