Dans les fissures des Alpes, des cristaux fraîchement sortis du «four»

Cet été, partez à la rencontre de celles et ceux qui vivent pour la découverte, là où la patience, l'intuition et un brin de chance finissent par payer. Septième volet en compagnie du cristallier Christophe Rüfli, sur les crêtes rocheuses de la vallée de Binn (VS).
Stéphane Maire

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© Louis Dasselborne
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Il est 5h30, au camping de Giessen, dans la vallée de Binn (VS), quand le réveil sonne. Une longue journée attend Christophe Rüfli. Son petit-déjeuner avalé, il enfourche son e-bike et remonte la route de la vallée jusqu’au parking de Fäld, point de départ de l’expédition.

Une longue approche

Avant de marcher dans ses pas, il reste une petite heure d’approche à vélo. Une contrainte liée en partie aux mesures qui témoignent de la concurrence croissante dans le milieu des chercheurs de cristaux: «Depuis peu, une patente est exigée dans la vallée de Binn et on se voit interdire le bivouac, étant donné qu’on se trouve dans le parc naturel. Certaines décisions laissent supposer un peu de jalousie ou du moins la volonté d’accaparer le terrain par quelques locaux.»

Certaines décisions laissent supposer un peu de jalousie ou du moins la volonté d’accaparer le terrain par quelques locaux.

Pour le cristallier, cela signifie un retour chaque soir au camping, alors qu’il gagnerait du temps et de l’énergie en dormant plus haut pour s’épargner cette séance de bicyclette. Les recherches débutent après 700 m de dénivelé à pied, consécutifs aux 800 parcourus à vélo. Il dévoile alors le contenu de son sac: massette, burin, tringle, pied-de-biche, tournevis de 40 cm, crampons et piolet. Quelques kilos auxquels viendront s’en ajouter d’autres, au gré des trouvailles.

Le recul des glaciers constitue une aubaine pour les cristalliers puisqu’il libère des zones jusque-là inaccessibles. Le long d’une langue glaciaire, Christophe scrute la roche à la recherche d’une fissure prometteuse. Les meilleures sont orientées perpendiculairement aux strates du massif, explique-t-il. C’est là que peuvent se cacher les «fours», ces cavités dans lesquelles se développent les cristaux.

Le recul des glaciers constitue une aubaine pour les cristalliers.

Miracle de la géologie

Le processus prend plusieurs dizaines de milliers d’années, parfois quelques millions. Sous haute pression et à haute température, des eaux hydrothermales circulent dans les fissures des roches siliceuses et dissolvent la silice. Lorsque pression et température diminuent, celle-ci recristallise sur les parois des cavités. Dans des conditions exceptionnelles, le phénomène peut donner naissance à des ensembles pesant plusieurs tonnes.

Accroupi au bord de la langue glaciaire, Christophe commence à dégager une fissure qui s’élargit et paraît prometteuse. Malgré les fortes chaleurs estivales, de la glace subsiste dans la faille: le piolet devient vite indispensable. Le terrain rappelle que la recherche de cristaux est aussi une activité risquée: une glissade sur la glace vers le bas aurait de fâcheuses conséquences, de même que des chutes de pierres venant du haut. Les compétences alpines s’avèrent donc indispensables et la prise de risques n’a rien d’anodin, les accidents parfois mortels n’étant pas rares.

Cette première tentative ne donne rien. Christophe reprend sa progression le long de la paroi, dans un paysage désolé fait de caillasse et de gravats où rien, au premier regard, ne laisse soupçonner la présence de cristaux. C’est que le trésor a été bien dissimulé et qu’on aura voulu dissuader les prétendants à sa découverte…

Cueillette dans la roche

Bientôt, il retombe sur l’un de ses anciens fours. Dans cette pente désagrégée aux contours presque uniformes, parvenir à localiser précisément une fissure explorée plusieurs années auparavant relève déjà de la prouesse. Mais la vraie surprise se trouve sous quelques centimètres de conglomérat sableux; une carte de visite, déposée en 2023! Une façon de signaler qu’il travaillait encore sur le site et de se réserver la possibilité d’y revenir pendant deux ans.

Il montre une belle pointe de quartz laissée en place lors de sa précédente visite. Son approche se veut peu invasive. L’explosif reste possible, moyennant une autorisation, tout comme l’emploi d’outils lourds – barre à mine ou masse –, mais Christophe préfère parler de «cueillette». «Parfois, tu fouilles dans une gangue de gravier mêlée de glaise et de sable plus ou moins fin et tu découvres des restes de fours désagrégés, avec de très beaux spécimens. Tu n’as qu’à les cueillir… D’autres fois, afin de ne laisser qu’un minimum de traces de mon passage, je demande une autorisation pour dégager certaines pièces à l’aide d’une perceuse, mais ça reste rare, car je préfère voyager léger.»

La pointe restera en place, car la perceuse n’a pas fait le voyage ce matin. Après le casse-croûte, la prospection reprend sur une autre langue glaciaire. Christophe avance lentement, attentif à des indices presque imperceptibles. Au pied d’un amas à la stabilité douteuse, il s’arrête et commence à déblayer minutieusement à l’aide de sa tringle. «Ce sont sûrement les restes d’un four désagrégé.» Quelques jolies pièces apparaissent, détachées les unes des autres.

L’odeur du soufre

Un bloc suspendu au-dessus de lui complique toutefois la recherche. Christophe l’avait qualifié de «menaçant» quelques instants plus tôt. Il l’observe de nouveau: «Il m’embête. Je pense qu’il faut chercher dessous, mais on doit d’abord le faire basculer.» Plusieurs tentatives échouent. À l’aide du piolet utilisé comme levier, le bloc finit par céder et dévale la pente avec fracas. Une odeur de soufre, caractéristique de la roche fraîchement brisée, flotte quelques instants dans l’air.

La fouille reprend. Bientôt, une dizaine de cristaux sont alignés sur une pierre. Christophe retire ses gants couverts de boue et s’essuie le visage, y ajoutant quelques traces de terre. Son expression, elle, a changé: la récolte est bonne et la joie scintille dans son regard.

La scène en rappelle une autre, observée la veille au camping. Sur une petite table, près de son van, le cristallier avait disposé quelques pièces modestes de sa collection, proposées à petit prix. Deux enfants semblaient subjugués par les minéraux qu’ils tenaient entre leurs mains. Preuve que les chasses au trésor fascinent dès le plus jeune âge…

Un code d'honneur

Inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel du Valais, la collecte de cristaux est pratiquée depuis l’Antiquité. L’extraction de ces minéraux peut interpeller, mais ces trésors enfouis le resteraient à jamais sans les passionnés qui les recherchent, ou finiraient par disparaître sous l’effet de l’érosion. Le code d’honneur rédigé par l’Association suisse des cristalliers donne un cadre à cette activité et édicte quelques règles visant notamment à favoriser de bonnes relations entre ses membres.

Les trésors

Groupe de quartz tessinois, vallée de Binn (VS)

Trouvé au fond d’une fissure étroite, ce type de quartz est très transparent et de forme effilée. «Quand tu passes la main dans le four et que tu sens les pointes, tu jubiles, tu n’arrives plus à respirer! C’est une émotion indescriptible.» Bien qu’accessible au toucher, le groupe était impossible à dégager sans risquer de l’endommager. Le cristallier a dû revenir sur le site avec une perceuse pour libérer délicatement la pièce.

Quartz morion, massif de l’Aar (VS)

«Parti avec un ami cristallier, sans itinéraire bien précis, vers une zone que je ne connaissais pas, je suis tombé sur une fente fraîchement libérée par la fonte des glaces. Le spectacle était saisissant: les pièces d’une teinte très sombre reposaient simplement là, alignées devant l’entrée du four. Partager à deux un tel moment d’émerveillement reste un souvenir gravé dans nos mémoires.»

Quartz gwindel sur matrice, col du Grimsel (BE/VS)

«Faute de papier de protection pour emballer l’ensemble d’une récolte fabuleuse – des cristaux simplement posés au fond d’une cavité –, je suis remonté sur le site le lendemain, accompagné d’un ami. En tirant doucement sur une pièce, j’ai deviné qu’elle était exceptionnelle et me suis arrêté: je lui ai laissé le privilège d’achever l’extraction. Les larmes aux yeux, il a pu sortir de son écrin ce quartz qui se construit en spirale.»

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