Le brassage du Léman se fait attendre et inquiète les scientifiques
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Les enjeux
Les couches inférieures et supérieures du Léman ne se sont plus mélangées complètement depuis 14 ans.
Cela entraîne un appauvrissement en oxgène des eaux profondes et la raréfaction de nutriments clés pour toute la chaîne alimentaire.
La prolifération des moules quagga contribue à aggraver la situation.
L’époque où le lac Léman asphyxiait sous les algues à cause des phosphates issus des lessives et des détergents appartient au passé. «Les apports de nutriments dans le Léman sont aujourd’hui largement maîtrisés grâce aux efforts d’épuration dans le bassin versant.
L’enjeu principal est désormais de préserver un écosystème fonctionnel et les usages du lac (eau potable, pêche, baignade, etc.) », explique Nicole Galina, secrétaire générale de la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL).
«Deux lacs superposés»
Les scientifiques s’inquiètent aujourd’hui de l’effet du réchauffement climatique sur le lac. Signe le plus visible, le brassage complet de ses eaux devient plus rare et moins intense, le dernier épisode remontant à 2012. Selon la CIPEL, le lac est ainsi entré dans une phase de transition écologique sans précédent. «On est dans une séquence inédite, il n’y a jamais eu une absence de brassage aussi longue dans l’histoire du lac», explique Nicole Galina. «C’est très clair que c’est dû au changement climatique. La répercussion de ce phénomène de non-brassage complet se fait sentir sur l’intégralité de l’écosystème lémanique», poursuit l’experte.
Pour comprendre le phénomène, une plongée au cœur des mécanismes physico-biologiques qui régissent le lac s’impose. Dans un bassin aussi profond que le Léman (309 mètres), les couches inférieures sont pauvres en oxygène, riches en nutriments et froides (6,3 à 6,5 °C). Les couches supérieures sont au contraire riches en oxygène, relativement pauvres en nutriments et plus chaudes. Durant l’année, ces couches ne se mélangent presque pas, l’eau chaude étant moins dense que l’eau froide. «C’est comme si on avait deux lacs superposés avec très peu d’échanges entre la surface et le fond», explique la scientifique.
Plusieurs conditions sont nécessaires
Mais lorsque l’air se refroidit, la température des couches supérieures se refroidit également. S’il fait assez froid en hiver, celles-ci atteignent alors la même température, et donc la même densité, que les couches inférieures. Les deux strates peuvent alors se mélanger (brassage complet), les eaux de surface descendre jusqu’à 309 mètres et celles du fond remonter jusqu’en surface.
On est dans une séquence inédite, il n’y a jamais eu une absence de brassage aussi longue dans l’histoire du lac.
En plus de la température, il faut un deuxième élément pour qu’un brassage complet se produise: un fort épisode de vent. L’énergie libérée par les vagues rend alors possible le brassage de toute la colonne d’eau, précise Natacha Pasche, directrice opérationnelle de Léxplore, un laboratoire flottant coordonné par l’EPFL en partenariat notamment avec les universités de Lausanne et de Genève, ainsi que le centre de recherche français CARRTEl.
Un effet de bascule
Cet effet de bascule participe à la bonne santé du lac. Les eaux provenant du fond, riches en nutriments, relancent la chaîne alimentaire à un moment clé, le printemps, nourrissant les phytoplanctons jusqu’aux poissons. Les eaux de surface riches en oxygène – grâce au contact avec l’atmosphère et à la photosynthèse – ramènent le précieux gaz dans les couches profondes. Sans cet apport, le fond du lac risquerait l’hypoxie, un état où la concentration d’oxygène passe sous le seuil critique qui permet aux organismes de vivre.En moyenne, un brassage complet se produit tous les 5 ans, relève Natacha Pasche.
Voilà pour la théorie. Dans la pratique, on assiste toutefois à des brassages de plus en plus souvent incomplets. «En 2024, le brassage s’est fait jusqu’à 100 mètres, en 2025 jusqu’à 140 mètres car l’hiver a été un peu plus froid», explique Nicole Galina. «La température est l’élément qui régule tout, c’est le moteur de l’écosystème», souligne la scientifique. Depuis sa station de mesure SHL2, la CIPEL récolte des données cruciales pour évaluer l’état du lac. Il ressort que les températures moyennes de surface (+ 1,2 °C en 2024 par rapport à la période 1991-2020) et du fond (+ 1,3 °C depuis 2012) ont nettement augmenté.
Les dévoreuses de plancton
À cette problématique est venue s’ajouter l’invasion des moules quagga. Ces dernières se nourrissent de phytoplanctons et de micro‑organismes; elles filtrent jusqu’à deux litres d’eau par individu et par jour, accentuant la transparence de l’eau. Mais en filtrant les phytoplanctons, elles altèrent toute la chaîne alimentaire, «volant» leur nourriture aux zooplanctons et aux poissons.
Face à cette situation, Natacha Pasche appelle à ne pas relâcher les efforts qui ont permis de limiter les apports de nutriments liés aux activités humaines (eaux usées, ruissellement agricole, apports du bassin versant). Elle nous en explique la logique: si l’on permet à de nouveaux nutriments d’arriver massivement dans un lac qui ne se réoxygène plus assez, ils vont s’accumuler dans les couches profondes. Le jour où un brassage complet se produira à nouveau, le phosphore accumulé au fond sera renvoyé vers la surface, ce qui pourrait favoriser ponctuellement la croissance d’algues.
Un message pas toujours facile à faire passer lorsque les eaux du Léman sont bleu turquoise, relève Pascal Mulattieri, qui préside l’Association pour la sauvegarde du Léman. Pourtant, dans un équilibre écologique fragilisé, toute pression supplémentaire (micropolluants, PFAS, microplastiques) risque de gripper le système. Pour le scientifique, il est donc primordial de continuer à sensibiliser les citoyens et à agir sur les causes de pollution.

