De l'usage agricole au symbole national: ces chiens suisses qu'on veut sauver

Autrefois indispensables dans les fermes ou sur les cols alpins, cinq races de chiens suisses voient leur rôle historique s'effacer. ProSpecieRara et la Société Cynologique Suisse s'unissent pour préserver ce patrimoine vivant.
Aurélien Krause

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Les enjeux

Deux acteurs s’associent pour préserver cinq races canines liées à l’histoire rurale et alpine suisse.

Ces chiens autrefois indispensables ont perdu leur place sur les fermes.

La sélection privilégie désormais le caractère et la santé plutôt que l’aptitude au travail.

C’est une véritable image d’Épinal helvétique: nous sommes quelque part sur les hauteurs de l’Emmental, au milieu du XIXe siècle, le fromager attelle son chien à une petite charrette chargée de quelques bidons de lait, puis prend le chemin qui descend vers la vallée.

Dans chaque ferme de la région, on trouve un animal de ce genre, robuste et infatigable. D’ailleurs, on le surnomme le «cheval du pauvre». On le croise si souvent près du hameau de Dürrbach qu’on finit par l’appeler le «Dürrbächler».

Des usages qui s’effacent

Ce chien deviendra celui que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de bouvier bernois. Et son histoire est aussi celle de quatre autres races suisses: le bouvier d’Appenzell, le bouvier de l’Entlebuch et le grand bouvier suisse, également nés dans les fermes, ainsi que le saint-bernard élevé depuis des siècles près du col du même nom, pour la garde et le sauvetage.

Or, toutes les cinq sont aujourd’hui considérées comme fragiles, à des degrés divers. C’est ce constat qui a poussé ProSpecieRara et la Société Cynologique Suisse (SCS) à formaliser, en mai 2026, un partenariat pour leur préservation.

Davantage une charge qu’une aide

Pour Andreas Rogger, directeur de la SCS, la disparition progressive des chiens de travail dans les fermes s’explique assez simplement. Le nombre d’exploitations a fortement diminué, celles qui subsistent se sont agrandies et spécialisées, et le chien représente désormais «davantage une charge qu’une aide», explique-t-il. En parallèle, les routes se sont améliorées, les véhicules à moteur se sont répandus, et le transport du lait a quant à lui peu à peu échappé aux chiens de trait.

Le saint-bernard a connu un déclin d’une autre nature. Dès le XVIIe siècle, les chanoines du Grand Saint-Bernard élèvent ces chiens pour secourir les voyageurs égarés. Dès les années 1950, leur mission est remplacée par les hélicoptères. «La Fondation se situe aujourd’hui à l’intersection de deux pôles: celui, mythifié, du chien de travail, et celui, plus contemporain, d’un chien emblématique devenu ambassadeur», résume Andrea Zollinger, chargée de communication auprès de la Fondation Barry, qui a repris l’élevage en 2005.

Quels critères choisir?

Quand la fonction d’origine disparaît, ce qu’on recherche chez un chien change également. Philippe Ammann, vice-directeur de la fondation ProSpecieRara, est bien placé pour le savoir: «Les anciennes races sont nées dans un contexte particulier où la robustesse, la rusticité et l’utilité étaient au centre. Aujourd’hui, beaucoup sont détenues et élevées par plaisir.» L’aptitude au travail, elle, passe logiquement au second plan. Chez le saint-bernard, par exemple, la Fondation Barry recherche désormais avant tout «un caractère équilibré, une santé irréprochable et une stabilité comportementale exemplaire.» ​

Les races anciennes devaient être robustes, rustiques et utiles. Aujourd’hui, on les élève pour le plaisir.

Pour ce qui concerne les races canines, Andreas Rogger pointe un paradoxe: il faut les rendre suffisamment visibles pour attirer des éleveurs engagés sans déclencher un engouement tel qu’il ouvrirait la porte à des productions opportunistes – multipliant les portées sans contrôle et appauvrissant le patrimoine génétique en quelques générations. Raison pour laquelle les standards et les règlements d’élevage restent strictement encadrés par la SCS, les clubs de race et la Fédération cynologique internationale. Le label ProSpecieRara, lui, atteste l’engagement des détenteurs dans la démarche de conservation.

La question du pourquoi

Reste une question centrale, que pose en creux l’ensemble de la démarche: au fond, pourquoi préserver ces races? Pour Andreas Rogger, l’enjeu dépasse la seule génétique: le partenariat doit contribuer à faire reconnaître que les races canines font pleinement partie de notre patrimoine culturel. Philippe Ammann partage cette conviction, mais refuse qu’elle reste purement patrimoniale: «Nous nous battons pour qu’on retrouve davantage ces chiens sur les fermes.»

L’objectif se heurte toutefois à la réalité de l’agriculture actuelle: «À l’époque, une ferme de trois vaches laitières arrivait à tourner, dit Andreas Rogger. Aujourd’hui, avec la taille des exploitations et les exigences en termes de transport du lait, on imagine mal quelle place un chien pourrait encore tenir. » Reste la garde, la présence, le compagnonnage au quotidien, des rôles plus modestes mais recherchés.

La fin d’un symbole vivant

Pour Andrea Zollinger et la Fondation Barry, l’enjeu est clair: si rien n’est fait pour préserver le Saint-Bernard, ce serait la fin d’un symbole culturel suisse vivant. «On ne le verrait plus que sur d’anciennes photos, dans des films ou des livres d’histoire. Pour cette raison, notre mission consiste justement à préserver les valeurs génétiques de la race.»

Sommes-nous prêts à imaginer une Suisse sans saint-bernard ni bouviers? En cherchant à préserver ces races, ProSpecieRara et la SCS maintiennent un fil fragile entre passé et présent. La SCS espère désormais faire reconnaître cet héritage en préparant un dossier d’inscription des races de chiens suisses comme tradition vivante auprès de l’Office fédéral de la culture. Ce serait la première étape vers une candidature à l’UNESCO. Reste le défi de maintenir ces races dans le présent, sans les réduire au décor attendri d’une Suisse d’autrefois.

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