«Sortir des énergies fossiles demandera un changement sociétal profond»
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Les enjeux
L’agriculture est dépendante d’énergies fossiles importées, dont le pétrole, puissant perturbateur du climat, qui se raréfie.
Les conflits géopolitiques actuels menacent la disponibilité de ces ressources.
Un changement drastique et urgent de nos modes de consommation et de vie est nécessaire pour une agriculture durable et une Terre habitable.
Les énergies fossiles sont omniprésentes dans l’actualité. De quoi s’agit-il?
De pétrole, gaz naturel, charbon et bitumes. Il s’agit de mélanges d’hydrocarbures, soit de restes de plantes et d’organismes vivants accumulés puis transformés pendant des millions d’années sous terre. Comme ces processus ne sont pas reproductibles à l’échelle de temps humaine, on qualifie ces réserves de non renouvelables. Autrefois inexploitées, elles ont pu être valorisées notamment avec des techniques de forage qui se sont développées massivement dans les années 1990.
Dans quelle mesure cette biomasse fossile est-elle employée dans l’agriculture aujourd’hui?
On la retrouve à tous les niveaux, que ce soit par une utilisation directe pour faire rouler les tracteurs et chauffer les serres, ou de manière indirecte dans les engrais, le fourrage importé, le matériel et les infrastructures agricoles (voir l’infographie en page 5). Aujourd’hui, notre agriculture industrielle est dopée à ces intrants, comme le reste de la société. Ce cercle vicieux est extractiviste: nous devons toujours injecter plus d’énergie dans le système, sinon il s’effondre. Par ailleurs, le rendement énergétique décroît. Il nous faut de plus en plus d’énergie pour en produire. Ce faisant, nous dévorons un capital ancien et limité. En d’autres termes, nous consommons des «hectares fossiles».
Comment est-on arrivé à une telle dépendance?
L’agriculture suisse a arrêté d’être autosuffisante au XIXe siècle, en se spécialisant dans l’élevage et en important des céréales des États-Unis et de Russie. Après la Première Guerre mondiale, les usines d’ammonitrates construites en Europe pour fabriquer des explosifs ont été reconverties dans la production d’engrais azotés. Puis l’industrialisation s’est accélérée après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, nous importons massivement du pétrole et du gaz naturel de l’étranger. Pour autant, cette dépendance «en amont» est invisibilisée dans les débats autour de la souveraineté alimentaire.
En quoi cette situation est un problème majeur?
Les réserves de pétrole facilement accessibles sont bientôt épuisées. On estime que les quantités restantes peuvent couvrir les besoins mondiaux pendant encore cinquante ans environ. Quant aux autres énergies fossiles, leur extraction libère tellement de gaz à effet de serre que les sociétés humaines seront totalement déstabilisées avant même d’avoir fini le stock. Cela a déjà commencé.
Nous sommes dans une impasse. L’enjeu n’est pas de produire davantage, mais de produire avec nos propres moyens.
De plus, les conflits géopolitiques actuels, comme le blocage du détroit d’Ormuz dû au conflit entre les États-Unis et l’Iran, impacte la disponibilité de ressources, comme les engrais azotés, ce qui augmente les prix. Ainsi, un tiers du marché des fertilisants est actuellement à l’arrêt, d’après l’ONU. Nous sommes dans une impasse. L’enjeu n’est pas de produire davantage, mais de produire avec nos propres moyens.
Dans ce contexte, quelles sont les pistes pour limiter ces énergies à l’échelle d’une ferme?
On peut d’abord mentionner la réduction des engrais de synthèse. Pour ce faire, il faut planter davantage de légumineuses, fixatrices d’azote dans le sol, et récupérer l’azote des urines au lieu de le gaspiller dans les eaux usées. Limiter l’usage des carburants est aussi nécessaire, que ce soit en utilisant des biocarburants à base de végétaux et résidus agricoles, ou, plus compliqué, en réhabilitant la traction animale. Toutes ces solutions sont testées en Suisse, et ont existé par le passé. Toutefois, une sortie durable et généralisée des énergies fossiles ne pourra avoir lieu sans un changement de paradigme profond de la société.
C’est-à-dire?
Notre système alimentaire devra évoluer, notamment en réduisant massivement le gaspillage et les produits animaux, dont la viande. La production de cette dernière est largement dépendante des énergies fossiles, que ce soit sur le plan du fourrage, du transport, de la transformation ou de la conservation. La question de l’aménagement du territoire sera aussi cruciale, afin de diversifier nos cultures végétales tout en absorbant les excès de précipitation dus au réchauffement climatique, grâce aux forêts par exemple. Dans ce contexte, raisonner par biorégions, délimitées par les frontières naturelles, semble plus pertinent qu’à l’échelle du pays. Il va falloir coopérer avec nos voisins. Enfin, comme la quantité totale d’énergie à disposition va diminuer, il faudra définir des secteurs prioritaires. Cet arbitrage bouleversera forcément nos modes de vie: la production de nourriture sera privilégiée aux voyages en avion. Il en va de notre survie.
Pensez-vous qu’une telle transition est possible?
Oui, si un cadre politique et économique est mis en place, comme cela a été fait pour promouvoir l’agriculture industrielle. Actuellement, les énergies fossiles sont trop bon marché, ce qui n’est pas incitatif. La filière du pétrole n’a jamais eu intérêt à ce que la situation change. Nous aurions dû réfléchir à notre souveraineté alimentaire il y a soixante ans déjà, avant que la voiture ne structure nos sociétés. Plus les années passent, moins nous avons de marge de manœuvre. Désormais, le dérèglement climatique produit des effets de domino difficiles à anticiper. Mais une autre société est encore possible.
Bio express
Formé à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse, cet ingénieur franco-suisse dirige la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès humain, basée à Lausanne. Il y est notamment chargé du programme sur l’agriculture et l’alimentation, ainsi que de la gestion durable des territoires.

