Science-fiction: en 2076, une ferme post-pétrole

Nous sommes en 2076, les réserves de pétrole de la planète sont épuisées. L'agriculture a dû apprendre à fonctionner sans énergies fossiles. Plongez dans notre récit fictif qui n'en pose pas moins de vraies questions.
Horace Perret

Partager cet article

© Marcel G.

C’est un jour d’été comme un autre au sein de la ferme des Bouvier. Il est 6h30 du matin, la lumière n’a pas encore franchi la crête des aulnes. Amandine, la cheffe d’exploitation, sort de la maison d’un pas décidé. L’air est déjà chaud, il se dégage une odeur de bois humide et de trèfle écrasé. Des sons familiers lui parviennent du bas de la colline: cloches des vaches qui traversent la bande herbagère, craquements secs des branches fendues dans le hangar à copeaux.

Équipée de sa tablette, Amandine descend le chemin, bordé de haies, qui mène au hangar principal. À droite, des bandes de céréales strient la parcelle entre les lignes d’arbres. À gauche, une prairie arborée: tilleuls têtards, chênes jeunes, quelques poiriers sauvages qu’on a greffés récemment, et le troupeau déjà en train de brouter.

Des vaches sous les arbres

Les vaches paissent sous le feuillage touffu. Ce couvert végétal deviendra un abri apprécié dans la chaleur de l’après-midi. Plus loin, à la lisière des bosquets, elle aperçoit les toitures des bâtiments techniques couverts de panneaux solaires. Elle s’arrête à la hauteur des parcelles de légumineuses. C’est là que l’attend Bob, son robot de désherbage favori. Amandine valide le trajet d’un geste sur la tablette. Bob, le ventre bardé de caméras, se met en mouvement dans la parcelle de lentilles, et commence à arracher les jeunes amarantes.

L’agricultrice reprend son chemin jusqu’au hangar principal. C’est là qu’on stockait, autrefois, les sacs d’engrais azotés et les tracteurs de la famille Bouvier. Les odeurs de fioul et de composés chimiques ont laissé leur place à un mélange de sciure et de fumée chaude. On y sèche aujourd’hui le bois à l’aide de grands ventilateurs. Réduit en copeaux, il est transformé en eau chaude grâce à une chaudière à pellets. Injectée dans le réseau, cette eau alimente la fromagerie et le séchoir à plantes. En complément, la ferme peut compter sur son installation au biogaz alimentée par les déjections de son cheptel de vaches.

Production solaire matinale

Dans un coin, un écran accroché au mur. Amandine y jette un regard attentif: un graphique lui indique que la production solaire de la matinée couvrira tout juste les besoins de pompage et de refroidissement, à condition de décaler le lancement du fournil à plus tard. La météo affiche une semaine sans pluie. Selon les prévisions, les sols des parcelles de légumes vont tenir encore deux jours avant le seuil critique.

Les prairies du haut, déjà pâturées deux fois, commencent quant à elles à roussir. Sur sa tablette, Amandine fait glisser la petite icône bleue de l’irrigation: priorité aux jeunes arbres plantés au printemps et aux légumes sous ombrière.

Un tracteur électrique

Vers midi, Amandine est de retour à la ferme. La cour se remplit de voix. Le camion de la coopérative énergétique s’arrête devant le hangar, deux techniciennes en descendent avec des bacs de batteries de remplacement, pendant qu’un jeune homme arrive en vélo-cargo de la ferme voisine, le bac plein de pains. Dans la cuisine commune, un groupe d’étudiants discute des mesures qu’ils ont effectuées à l’aide de drones. L’idée est de cartographier l’humidité du sol et le taux de carbone dans les haies. Leurs résultats seront intégrés aux outils qui servent à planifier les cultures.

L’après-midi, c’est d’ailleurs à cette tâche que se consacre la cheffe d’exploitation. Une réflexion lui vient en cours de route: les ânes de la ferme ont souffert des derniers travaux, il faudra peut-être emprunter le tracteur électrique à la Coopérative d’utilisation de matériel agricole pour faire les semis. La fin de journée approchant, l’agricultrice fait une dernière tournée au sein de l’exploitation. Tout semble en ordre: le robot de désherbage a rejoint sa borne de recharge, les vaches sont couchées en arc de cercle sous les tilleuls.

La jeune femme s’assied sur un muret en pierres sèches et repense aux images que son grand-père lui montrait: photos de champs nus à perte d’horizon, moissonneuses géantes qui avalaient des hectares en une heure, citernes de carburant devant les hangars. «C’est fou comme tout a changé en si peu de temps», se dit-elle en contemplant le paysage devant elle. Et en tentant d’imaginer cette société où il était encore possible de consacrer sa vie à des activités qui n’étaient pas exclusivement agricoles.

L'avis de Thomas Anken, Agroscope

«Il est intéressant de combiner agrivoltaïque et agroforesterie. Les moulins à vent produisant de l’électricité sont d’actualité pour le Jura. Demain, on pourra produire du fioul synthétique à la ferme à partir d’électricité. Certains pays d’Afrique du Nord développent des projets visant à produire des engrais à partir d’électricité renouvelable. Oman a développé une stratégie nationale pour exploiter le solaire et l’éolien du désert en vue de produire de l’hydrogène vert et, en aval, de l’ammoniac vert principalement destiné à l’export (sous forme d’énergie et d’engrais). On trouve aussi des projets qui cherchent à stocker l’énergie sous forme de chaleur dans de grands réservoirs de sels fondus. Ceux-ci jouent le rôle de batteries thermiques et permettent de produire de l’électricité ou de la chaleur mobilisable à la demande.»

+d’infos Retrouvez d’autres réactions d’experts du monde agricole suisse en feuilletant directement notre supplément agricole spécial pétrole en epaper.

Icône Boutique Icône Connexion