Dessiner l'urgence: quand la BD raconte l'écologie pour sensibiliser le public

Depuis dix ans, l'offre de BD documentaires traitant de thématiques environnementales explose. Ce genre ludique et créatif vulgarise des notions complexes tout en laissant la place aux émotions, séduisant un large lectorat.
Lila Erard
© Tom Tirabosco

Ces prochaines années, un anneau souterrain de 90 km de circonférence sera creusé à 240 m sous terre dans la région genevoise. Lancé par le CERN, ce projet de collisionneur circulaire, gigantesque accélérateur de particules, nécessitera l’excavation de millions de tonnes de gravats, ainsi que l’utilisation massive de métaux précieux et d’électricité. Son impact environnemental est au cœur de Collisions, la prochaine BD de Tom Tirabosco et Cléo Jansen, ex-députée Verte au Grand Conseil genevois, à paraître en octobre.

Pendant des mois, le duo s’est rendu sur place pour visiter les futurs sites du chantier en compagnie de divers spécialistes, tout en interviewant scientifiques, physiciens et militants. En résultera une BD documentaire riche et engagée, la première de l’illustrateur genevois spécialisé jusqu’ici dans les fictions inspirées des enjeux écologiques.

«Ici, l’idée est de rendre compte du réel en le rendant plus attractif pour les lecteurs. Grâce à ce travail, nous avons pu apporter des éléments factuels, comme des chiffres, tout en faisant des césures fictionnelles dans le récit, en convoquant des philosophes d’antan par exemple, expose-t-il. Ainsi, on aborde à la fois des questions environnementales, éthiques, énergétiques et spirituels, en sautant avec légèreté de l’une à l’autre. Ce médium offre une grande liberté.»

Puissance du dessin pour récits complexes

Si le terme «bande dessinée du réel» s’est imposé dans les années 2000, le nombre d’ouvrages traitant d’écologie a explosé depuis une dizaine d’années. Cette forme de narration est particulièrement efficace pour vulgariser les sujets environnementaux, tout en sensibilisant à l’urgence climatique, souligne Léonore Porchet, codirectrice du festival international de bande dessinée de Lausanne BDFIL, qui voit chaque année cette thématique apparaître dans son programme.

«La puissance du dessin permet d’articuler un récit complexe, de représenter le passé et le présent avec précision, d’intégrer des infographies et de montrer ce qui ne peut pas être filmé, tout en étant moins cher à produire qu’un film.»

Cinq enquêtes environnementales à découvrir

Algues vertes. L’histoire interdite, Inès Léraud et Pierre Van Hove, Éditions La Revue Dessinée/Delcourt, 2020

Le Monde sans fin, Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, Éditions Dargaud, 2021

Béton. Enquête en sables mouvants, Alia Begania, Claude Baechtold et Antoine Maréchal, Éditions Presses de la Cité, 2024

Cent mille ans, Gaspard D’Allens, Pierre Bonneau et Cécile Guillard, Éditions La Revue Dessinée/Seuil, 2020

L’urgence de l’eau. Enquête à la source, Christian Baudu et Julie Wo, Éditions Locus Solus, 2024

Participation active

À cette rigueur journalistique s’ajoute une subjectivité assumée, embarquant le lectorat grâce aux émotions, à l’histoire et aux personnages. «La lecture de la bande dessinée demande une participation active qui favorise l’assimilation de contenus complexes», décrypte-t-elle.

Dans cette grande famille, plusieurs formes peuvent être identifiées, comme les reportages, tels que l’illustre enquête Algues vertes, de Inès Léraud et Pierre Van Hove, retraçant le scandale des marées vertes en Bretagne. On recense aussi des ouvrages de vulgarisation, par exemple sur l’effondrement de la biodiversité ou le fonctionnement du nucléaire, ainsi que des essais.

Format moins intimidant

À ce titre, Le Monde sans fin retrace la pensée de l’ingénieur français Jean-Marc Jancovici, sur notre dépendance aux énergies fossiles. Pour le coauteur Christophe Blain, qui se met lui-même en scène dans une posture d’apprentissage, l’enjeu était de transmettre ces connaissances de manière ludique et compréhensible, grâce à une imagerie riche et inventive.

«Je voulais que les lecteurs puissent assimiler ces notions techniques de manière fluide, à leur rythme. Un dessin vaut souvent mieux qu’un long discours», estime-t-il.

Véritable phénomène littéraire ayant dépassé le million d’exemplaires vendus, le livre a justement été conçu dans cette optique de transmission. «Les gens se le sont beaucoup offert et prêté, ce qui était mon souhait de départ. Je me disais que ce serait soit un petit succès, soit un énorme, et le virus a pris. Le format de la BD est beaucoup moins intimidant qu’un long essai sur ce même sujet.»

Aborder des sujets délicats

Maison d’édition romande spécialisée dans les ouvrages de sciences sociales, Antipodes s’est justement lancée en 2014 dans la BD, notamment documentaire, pour toucher un plus large public. «L’idée est d’intéresser des personnes qui ne sont pas forcément fans de ce genre à la base, tout en dépassant le cercle universitaire, grâce à des sujets d’intérêt comme l’écologie», relate l’éditeur Simon Pestre.

Dans leur catalogue, on retrouve notamment Les Mains glacées de la Neuchâteloise MarieMo, qui raconte sa résidence sur un voilier le long des côtes du Groenland, en proie au réchauffement climatique, paru en 2021.

Utiliser le prisme du dessin pour aborder un sujet difficile, c’est aussi ce que propose l’illustratrice Fanny Vaucher dans son dernier ouvrage, en dévoilant les réalités de l’industrie de l’élevage. Pour ce faire, cette membre de l’Observatoire du spécisme s’est appuyée sur des images d’enquête publiées par diverses associations, en Suisse et France, avec sa coautrice Pia Shazar.

«Dessiner permet de mettre à distance les images choquantes. Ainsi, le lectorat se sent moins menacé par un propos et s’intéresse peut-être davantage au sujet, en s’identifiant à travers les yeux de la narratrice», exprime la Lausannoise, qui a publié L’Usine du pire le 9 avril dernier.

Avec des journalistes

La francophonie est particulièrement riche en BD documentaires, notamment grâce à La Revue Dessinée qui propose depuis 2013 des reportages illustrés chaque trimestre. De manière générale, s’il n’est pas rare que des bédéistes mènent et dessinent leur propre enquête, comme Martin PM dans Un sacrifice tout naturel sur les échecs de la protection de la biodiversité au Québec, d’autres travaillent avec des journalistes dans cette optique. On peut notamment citer Cécile Guillard, qui s’est appuyée sur une enquête journalistique déjà réalisée pour son ouvrage Cent mille ans. Bure ou le scandale enfoui des déchets nucléaires. En Suisse, la BD Béton: enquête en sables mouvants a pu voir le jour grâce à une investigation préalablement publiée dans le média Heidi.news.

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