Sécurité alimentaire: tout comprendre sur l'initiative qui fâche
Les enjeux
Une initiative populaire ambitieuse vise à porter à 70% l’autoapprovisionnement alimentaire de la Suisse d’ici à dix ans.
Pour y parvenir, les initiants proposent de favoriser la production d’aliments végétaux.
Les autorités fédérales, ainsi que la quasi-totalité des partis représentés au Parlement, s’y opposent.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’initiative populaire «Pour une alimentation sûre» peine à convaincre. Après son rejet par le Conseil fédéral, ce texte qui vise à réduire notre dépendance aux importations en renforçant la production locale, a reçu un accueil glacial au Conseil national. Que demande-t-il exactement? Qui sont ses principaux défenseurs et détracteurs? Décryptage en huit questions.
Pourquoi cette initiative?
Les prémisses du texte remontent à 2021. Le 13 juin de cette année-là, le peuple suisse rejette sèchement deux initiatives qui défendent une agriculture moins gourmande en produits chimiques. L’une d’elles, «Pour une eau potable propre», émane de la militante bernoise Franziska Herren. Le texte propose de retirer les subventions aux exploitations agricoles utilisant des pesticides et des antibiotiques à titre prophylactique. Son refus dans les urnes à plus de 60% ne freine pas l’énergique quinquagénaire convaincue que l’agriculture suisse doit évoluer. Dans les mois qui suivent, elle repart au combat avec un nouvel objectif en ligne de mire: la sécurité alimentaire. Totalisant plus de 112 000 signatures valables, l’initiative «Pour une alimentation sûre» aboutit en septembre 2024.
Quel objectif vise-t-elle?
Contrairement au texte de 2021 qui se concentrait sur l’eau, la nouvelle initiative s’attaque au système agroalimentaire suisse dans son ensemble. Elle vise à développer une agriculture «plus durable» et «plus indépendante». Son objectif est ambitieux: porter le taux net d’autoapprovisionnement à 70% d’ici à dix ans – un taux incluant uniquement les produits issus de fourrages suisses – contre environ 46% aujourd’hui. Pour y parvenir, les initiants recommandent de réduire la production et la consommation de produits d’origine animale au profit d’aliments végétaux. Ils relèvent qu’aujourd’hui 60% des terres arables servent à la culture de fourrage pour animaux plutôt qu’à la production de denrées végétales destinées à la consommation humaine.
Qui est à l’origine de ce texte?
Le comité de l’initiative, présidé par Franziska Herren, est indépendant et lié à aucun parti politique. Constitué de sept personnes, il compte notamment Daniel Hartmann, ancien chef de la section Protection des eaux souterraines à l’Office fédéral de l’environnement. Le reste du groupe est composé de citoyennes et citoyens engagés.
Qui est pour?
Plusieurs organisations environnementales se sont prononcées en faveur du texte. C’est le cas de Pro Natura Suisse qui a dévoilé sa position dans un communiqué de presse publié en décembre. Des plus petites structures, comme Animal Équité, une association de protection des animaux, et Swissveg, une organisation promouvant l’alimentation végétale, soutiennent également l’initiative.
Quels sont les arguments en faveur de l’initiative?
Pour la présidente de Pro Natura Suisse, Ursula Schneider, «face à la crise du climat et à celle de la biodiversité, il devient urgent de réformer notre système alimentaire». Lors des débats au Conseil national, les Verts, les Socialistes et les Vert’Libéraux (PVL) ont fait part de leurs préoccupations communes avec les initiants, notamment la nécessité de protéger l’eau, les sols et la biodiversité. «Nous avons besoin d’un système agroalimentaire qui diminue son empreinte environnementale», a souligné Sophie Michaud Gigon, conseillère nationale Verte vaudoise. Les élus de gauche et du PVL se sont toutefois distancés du texte, en particulier de l’objectif de 70% d’autoapprovisionnement alimentaire d’ici à dix ans, qu’ils jugent irréaliste. Favorables à un contre-projet, ils n’ont pas été entendus par la majorité des députés.
Qui est contre?
La liste des opposants est longue. On y trouve les autorités fédérales, la quasi-totalité des partis politiques représentés au Parlement ainsi que les principales organisations économiques et agricoles.
Que reproche-t-on à l’initiative?
Le taux de 70% d’autosuffisance alimentaire constitue le point de friction principal. Le Conseil fédéral estime que «les exigences de l’initiative ne sont pas réalisables dans les délais impartis». Il souligne également qu’«une telle transformation du système alimentaire n’est possible que moyennant des interventions étatiques majeures». L’UDC dénonce une «mise sous tutelle» des écologistes qui veulent imposer un régime végétarien à la Suisse. Quant à l’Alliance contre l’initiative sur l’alimentation, qui regroupe de nombreuses organisations de l’agriculture, de l’industrie alimentaire, de la restauration, du commerce et des régions de montagne, elle s’insurge contre un «diktat végan». Les opposants déplorent que l’initiative passe sous silence le fait que «70% de la surface agricole utile de la Suisse» est constituée d’herbages, qui ne peuvent être valorisés pour l’alimentation humaine que sous forme de lait ou de viande.
Et la suite?
L’initiative sera prochainement débattue au Conseil des États. Réputé plus prudent que la Chambre du peuple, celui-ci devrait suivre les recommandations de l’Exécutif fédéral. La population sera ensuite appelée à se prononcer sur ce projet.

