Des vols de plantes sèment la colère au Jardin botanique de Genève
Un trou dans la terre surmonté d’un écriteau rouge «Ici une plante a été volée par une personne sans scrupule et sans respect pour nos collections.» Depuis quelques mois, ces inscriptions se multiplient dans les serres et les plates-bandes du Conservatoire et Jardin botaniques de Genève. «C’est décourageant», lâche Nicolas Freyre, jardinier chef.
Démunie face à ces larcins en augmentation, l’institution a pris au printemps des mesures inédites: fermer ses serres à 17h au lieu de 21h durant la belle saison. Pour la première fois, une plainte pénale a également été déposée.
Un coût «inestimable»
Six mois plus tard, les vols ont diminué. Nicolas Freyre évoque l’effet des nouveaux horaires, mais également la saisonnalité. Chaque année, l’arrivée de l’hiver freine les ardeurs des voleurs. Elle peine en revanche à calmer la colère des jardiniers éprouvés par ces comportements irrespectueux à répétition.
«Il y a un ras-le-bol et un fort découragement au sein des équipes», déplore le responsable du jardin, visiblement ému. Il fait part d’un «sentiment d’injustice» mêlé à une frustration: «Nous cultivons et soignons ces plantes pour les montrer au public. Nous sommes les premiers malheureux à devoir fermer plus tôt, car cela va à l’encontre de notre mission qui est de préserver la biodiversité, mais aussi d’éveiller les gens à la beauté de la nature.»
Au-delà de l’aspect émotionnel, l’ingénieur agronome déplore le coût «inestimable» de ces pertes pour l’institution. La plupart des espèces exposées sont des variétés sauvages. Elles ne se cultivent pas et ne poussent que dans leur environnement d’origine. Beaucoup de spécimens sont uniques et proviennent de pays étrangers où elles sont parfois menacées. Leur conservation au Jardin botanique revêt alors une valeur patrimoniale. En cas de risque de disparition, les plants sauvegardés pourraient servir à la réintroduction de l’espèce dans son milieu naturel.
Une vingtaine de cas en 2025
Face à la recrudescence des incivilités, le Jardin botanique a commencé à recenser les vols. Ainsi, en 2025, une vingtaine de plantes ont été dérobées. Certaines espèces attirent davantage les convoitises que d’autres. Parmi les plus exposées, Nicolas Freyre cite les saxifrages, une plante alpine qui fleurit entre les pierres, ainsi que les aracées et les bégonias, deux végétaux aux origines tropicales. «Ces plantes s’épanouissent dans des milieux spécifiques et nécessitent des soins particuliers. En les arrachant pour les installer chez eux, les voleurs risquent simplement de les faire mourir. Finalement, c’est le plus triste dans tout ça.»
Certaines espèces irremplaçables
Si le pillage des jardins botaniques a toujours existé et est observable partout dans le pays, les institutions ne sont pas outillées pour compenser les dommages subis. Se procurer de nouveaux plants s’avère alors complexe. Des échanges entre conservatoires sont envisageables en Suisse, voire en Europe, mais difficilement au-delà. Les règles phytosanitaires extrêmement strictes de certaines régions du monde nécessitent de longues et fastidieuses démarches.
Quant aux graines, elles ne sont pas toujours aisées à trouver. Sans compter qu’il faut attendre plusieurs années pour obtenir une plante à partir d’une semence. «Certaines espèces volées sont simplement irremplaçables», résume Nicolas Freyre, dépité.
Sur ses 28 hectares qui bordent le lac, le Jardin botanique de Genève, le plus grand de Suisse, expose plus de 11 000 espèces différentes. Derrière chaque nom de végétal se cache une mine de données scientifiques et des décennies de savoir-faire empirique. «Reproduire artificiellement un milieu avec son climat et son substrat implique beaucoup de recherches», explique le spécialiste. La suite réside dans un subtil art de la triche. Pour faire croire à une espèce alpine plantée au bord du Léman qu’elle est en altitude, les jardiniers jouent sur les enrochements, l’exposition et l’arrosage. «Chaque secteur demande des compétences techniques très spécifiques. Si on échange un jardinier des serres avec un collègue des rocailles, on court à la catastrophe!»
Des actions de sensibilisation
Chaque année, quelque 800 000 visiteurs franchissent une des quatre entrées du site pour venir admirer les rhododendrons en fleurs, la collection d’orchidées, ou les plantes alpines. Pour sensibiliser ces amoureux de la nature aux incivilités, chaque vol est désormais signalé. Nicolas Freyre croit à une forme d’autocontrôle et espère que les écriteaux rouges inciteront le public à redoubler de vigilance. Est-ce que l’institution a songé à installer des caméras de surveillance? «Oui, mais nous y avons renoncé, répond le responsable. C’est un dispositif à la fois lourd et coûteux.»
D’autres actions sont envisagées, comme le recours à des gardiens de parcs. Au printemps, la Ville de Genève a engagé quatre personnes chargées de sillonner ses espaces verts pour veiller au respect des lieux par les usagers. Nicolas Freyre serait favorable à voir des surveillants arpenter les allées du Jardin botanique, en particulier durant les week-ends lorsqu’il y a beaucoup de visiteurs et peu de jardiniers. Selon lui, leur présence pourrait dissuader à la fois l’effeuilleur de menthe, le cueilleur de ciboulette et le voleur de plante rare.
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