«Amoureux de nature cherche coin de forêt pour la protéger»
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Les enjeux
En Suisse, environ 250 000 propriétaires, dont 245 000 privés se partagent 1,3 million d’hectares de forêts.
L’exploitation de ces surfaces n’est plus forcément le but premier.
La création de réserves, même petites, profite à la biodiversité, estime Pro Natura.
«À vendre, très belle forêt. Idéale pour un amateur de nature ou toute personne cherchant à préserver un patrimoine naturel.» Sur Anibis.ch, un petit morceau de nature, niché dans le Chablais valaisan, joue de ses charmes pour trouver preneur ou preneuse.
Cette petite annonce illustre un phénomène qui prend doucement de l’ampleur: l’achat de parcelles forestières par des privés à des fins de protection est «en légère augmentation, ces 20 dernières années, constate Dominique Schaller, chef du Service cantonal fribourgeois des forêts et de la nature. Si auparavant, la forêt privée servait principalement à se procurer du bois, aujourd’hui cette relation a évolué: l’exploitation n’est plus forcément le but premier.»
Un tiers en mains privées
La forêt suisse couvre au total 1,3 million d’hectares, soit grosso modo 30% du territoire du pays. Environ 250 000 propriétaires se partagent cette surface, dont 245 000 privés. Mais «même s’ils sont largement majoritaires, ces derniers ne possèdent qu’environ un tiers de la superficie totale», détaille Benno Schmid, responsable du département communication et politique chez ForêtSuisse, association faîtière des propriétaires forestiers.
Si la tendance semble se dessiner en terres fribourgeoises, selon la RTS qui s’est penchée sur cette thématique en juin dernier, elle reste marginale dans les autres régions romandes. La Direction générale vaudoise de l’environnement (DGE) indique «ne pas avoir connaissance d’une évolution similaire», dans ce canton, où 27 900 privés se partagent 25% de l’aire forestière. Benno Schmid confirme et ajoute: «La propriété forestière privée reste très morcelée. En moyenne, les propriétaires possèdent 1,5 ha, soit deux terrains de football. Il n’existe pas de marché pour la vente des forêts: de très nombreuses parcelles sont transmises ou vendues au sein même des familles.»
Entre 6 et 10 francs le mètre carré
Quelques demandes sporadiques font régulièrement surface. Ces dernières semaines, d’autres annonces pour des parcelles du côté de Pully ou de Commugny (VD) sont apparues sur différents sites, à des prix oscillant entre 6 et 10 francs le m2. De son côté, Pro Natura Vaud en a récemment reçu une: «Nous avons été contactés par une personne qui souhaitait acquérir une parcelle pour la mettre en protection en souvenir de sa mère décédée récemment. Mais c’est un cas isolé à ma connaissance», signale Alberto Mocchi.
Il n’existe pas d’obligation générale d’entretien, à l’exception des forêts de protection qui préviennent avalanches et glissements de terrain.
«Nous pratiquons depuis plusieurs années une politique d’acquisition de parcelles de forêt partout dans le canton, principalement dans les Alpes et le Jura, poursuit le secrétaire général de l’ONG. Nous sommes propriétaires de plusieurs centaines d’hectares de forêts, et acquérons chaque année de nouvelles surfaces. Dans d’autres cas de figure, nous créons des servitudes sur des parcelles appartenant à des tiers, dans un but de protection.»
Du bois de moins en moins rentable
Sur ce marché discret, la question des débouchés joue un rôle dans cette évolution. «Il existe d’importantes disparités régionales, note Benno Schmid. Sur le Plateau et dans les Préalpes, les recettes issues de la vente du bois sont plus élevées, car la part des résineux y est plus importante et la qualité du bois généralement meilleure. Mais dans les Alpes, la qualité inférieure du bois se traduit par des recettes plus faibles. À cela s’ajoute le relief escarpé, qui rend la récolte coûteuse.»
Dans ce contexte, l’exploitation s’avère de moins en moins lucrative. Elle n’est d’ailleurs en rien une nécessité pour les propriétaires. «Il n’existe pas d’obligation générale d’entretenir les forêts de manière systématique», indique la DGE. Quelques exceptions existent toutefois: les forêts de protection doivent faire l’objet d’un entretien pour qu’elles puissent conserver leur rôle et prévenir des avalanches et glissements de terrain.
Une responsabilité à ne pas sous-estimer
«Les principales contraintes en matière de gestion privée des forêts sont celles de devoir demander un permis de coupe pour les travaux comprenant plus de 10 arbres par année et celles liées à la lutte contre le bostryche si le cas se présente, ajoute Dominique Schaller. La responsabilité en cas d’accident est en revanche une thématique importante ces dernières années: en cas d’accident, un propriétaire peut être rendu responsable des dommages.»
Le fait d’abandonner ces surfaces à elles-mêmes peut-il justement constituer une menace, en favorisant la prolifération de parasites? La DGE répond par la négative. «De nombreuses parcelles sont déjà laissées à leur libre évolution dans le canton, que ce soit par exemple pour favoriser la biodiversité ou parce qu’elles sont difficiles d’accès. En soi, le phénomène en question n’amène pas de changement particulier.»
Alberto Mocchi voit d’ailleurs dans la démarche des effets positifs: «Sur les parcelles que nous possédons ou celles qui font l’objet d’une servitude, nous n’intervenons pour ainsi dire pas. Il y a un intérêt très fort à laisser la forêt dans son évolution naturelle: le bois mort et les vieux arbres créent des milieux favorables à de très nombreuses espèces d’oiseaux, champignons, insectes.» Le Canton de Vaud a d’ailleurs fixé des cibles pour préserver la biodiversité et les milieux forestiers, notamment par la mise en réserve d’ici 2030 de 10% de la surface forestière totale et la création d’îlots de sénescence, zones où les arbres vieillissent et se décomposent naturellement.



