Une immersion au paradis du diable, où la faune a trouvé refuge

Dans son premier long-métrage sur Derborence, Vincent Chabloz raconte cette vallée légendaire, où la nature s'épanouit à l'abri des regards. Gagnez des places pour l'avant-première du 18 octobre à Vevey!
La Rédaction

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© Vincent Chabloz
© Vincent Chabloz

«Derborence, c’est un écrin de nature où le temps s’écoule librement, un lieu pour réapprendre à s’émerveiller et laisser résonner notre part d’animalité.» C’est avec ces mots que le cinéaste animalier Vincent Chabloz ouvre son nouveau film.

Façonnée par deux éboulements au XVIIIe siècle, la vallée valaisanne a été en grande partie abandonnée, considérée comme maudite. Les habitants croyaient à une œuvre des diables qui se seraient amusés à jouer aux quilles avec de grosses pierres, légende qui aurait donné son nom à la montagne des Diablerets.

Un lac né de la catastrophe

De la catastrophe est né un lac, cerné de forêts denses et de flancs rochers escarpés. Un isolement qui a permis à la faune de se développer en toute quiétude. Le hameau de Derborence a été reconstruit à l’abri de la montagne après le drame et la route carrossable, arrivée à la fin des années 1950, est fermée en hiver. «Au début, je voulais appeler le film «le paradis du diable». À Derborence, il y a tellement peu d’interventions humaines qu’on peut observer tout le cycle de la nature.»

Pour capter cette vie secrète, Vincent Chabloz a passé huit ans à arpenter la vallée au fil des saisons. Il en a tiré 230 heures de rushes, pour un montage final d’une heure et vingt-trois minutes. «Avec la nature, on ne peut pas tricher, on est obligé de faire cette démarche de recherche qui prend du temps. Mais plus on passe de temps pour trouver un animal, plus le moment où on va le voir sera extraordinaire.»

Capturer «la transhumance humaine»

Quelques skieurs hors-piste qui dévalent les pentes, des ouvriers qui s’affairent de nuit à dégager des blocs de pierre tombés sur la route, des randonneurs qui arrivent en masse pendant l’été, rythmés par le klaxon des cars postaux. «Le début de la transhumance humaine», comme il l’appelle.

Armé de son téléobjectif, Vincent Chabloz a capturé leurs comportements, comme il le fait avec les animaux. «Je les ai filmés, de loin et caché, pendant quatre étés, sans qu’on les reconnaisse. J’ai pris des instants un peu volés comme ça. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour que ça fasse naturel, mais cela a été pénible», sourit le cinéaste animalier, qui en temps normal fuit les week-ends d’été à Derborence, bondée de touristes.

Des scènes teintées d’humour

Mais pour apporter sa dimension originale à son premier long-métrage, il n’a pas eu le choix. «L’idée, c’est de montrer qu’on est d’abord chez les animaux et que nous, on arrive un peu en intrus. C’est le regard des animaux sur nous et pas l’inverse.» Un chevreuil dans le lac qui se hâte de rejoindre l’autre rive alors que les touristes arrivent, une marmotte bouche bée en voyant une promeneuse prendre la pose avec sa robe à paillettes, une chouette chevêchette qui, depuis son trou creusé dans un tronc, se tortille pour observer un homme se mettre de la crème solaire.

Autant de scènes, parfois teintées d’humour, qui grâce à la magie du montage, montrent que ces animaux nous observent. «C’est un moyen pour dire attention, vous n’êtes pas tout seul, il y a plein de petits yeux qui vous regardent.»

Présenté à Locarno

Cet été, le film a été sélectionné au 79e Festival de Locarno pour la première édition des Kids Awards. «Il y a eu des applaudissements pendant presque tout le générique, c’était incroyable. Si ça peut toucher la jeune génération, c’est génial. Mais nous avons avant tout essayé de faire un film tout public.» Monteur, preneur de son, musique originale, budget plus élevé, le cinéma a fait prendre une autre dimension à la passion de Vincent Chabloz. «Pendant trois ans, j’ai pu vivre de cela, c’était quelque chose de complètement nouveau», s’enthousiasme le Vaudois, tapissier décorateur de formation et qui sortait jusqu’alors dans la nature uniquement à ses heures perdues.

Des chemins changés en avenues

379, 380. Dans le film, à chaque arrivée de promeneur, la garde du site de Derborence clique sur son compteur manuel. Alors que l’été «les chemins se changent en avenues qui canalisent les touristes», elle fait de la prévention. Mais cette forte affluence touristique ne va-t-elle pas encore augmenter avec la sortie du film?

«Oui, ça risque d’attirer des gens, admet Vincent Chabloz, mais j’espère qu’ils viendront en toute connaissance de cause. Il faut les responsabiliser et se dire qu’ils sont suffisamment intelligents pour faire la part des choses». Pour le cinéaste, il n’était pas question de faire une leçon de morale. «L’idée n’est pas d’interdire, mais d’instruire. Il n’y a pas de jugement sur les humains. D’ailleurs, c’est grâce à l’homme si cet endroit est devenu incroyable.»

Le fruit de 40 ans de terrain

Ce long-métrage est l’aboutissement d’une expérience de quarante ans sur le terrain, de la réalisation de huit autres fims, mais aussi d’un cheminement né lorsque le cinéaste vaudois n’était qu’un enfant. «J’avais douze, treize ans, on nous a prêté un chalet à Derborence, et ensuite on y est allés chaque année. Je piquais les jumelles de mon grand-père pour partir me promener en forêt et j’ai commencé à voir des oiseaux incroyables avec des couleurs complètement dingues.»

À 58 ans, cet émerveillement, cette passion pour les animaux sont restés intacts. Sa déclaration d’amour à la nature sera partagée dans les cinémas romands dès le 28 octobre prochain. Une ode à la déconnexion, une invitation au voyage, dictée dans les dernières phrases du film. «Si un jour vous venez à Derborence, laissez-vous envoûter par sa féerie sauvage mais surtout n’oubliez pas d’y pénétrer sur la pointe des pieds, pour que se perpétue à travers les générations cette magie de mon enfance.»

Du pain sur la planche

Alors qu’il fait la tournée des avant-premières pour son film, en Suisse et en France, Vincent Chabloz fourmille de projets. Son prochain? Le temps des prairies, un documentaire de cinquante-deux minutes qui sortira au printemps 2027. Produit par A Rocha, une organisation de conservation de la nature, il dévoilera la richesse de la biodiversité des pâturages secs et des prairies fleuries. En parallèle, il réfléchit déjà à son prochain long-métrage. Après Derborence, changement de cap. «Il parlera des ours, de ces grands prédateurs qu’on n’a plus chez nous et qui sont maintenus dans des pays qui ressemblent beaucoup aux nôtres.» Un projet qui nécessitera encore quelques années avant de se concrétiser.

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