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Repères
Même modestes, les espaces ouverts urbains sont utiles à la ville

L’édition 2019 de Lausanne Jardins, qui débute ce samedi, s’interroge sur la valeur des sols en ville. Souvent ignorés et dénigrés, ils rendent des services écosystémiques essentiels.

Même modestes, les espaces ouverts urbains sont utiles à la ville

Situées approximativement aux deux extrémités de la ligne de bus No 9 qui coupe transversalement la ville, «L’incise», au parc de Valency, et «Le monument des petits animaux», au parc Guillemin, encadrent le parcours de Lausanne Jardins 2019. La première installation met à nu le talus sur un mètre de profondeur, la seconde reproduit le réseau complexe des galeries de six taupinières. Entre les deux, une trentaine de jardins poétiques, à voir dès le 15 juin sur cet axe est-ouest, ont poussé sur autant de sites choisis – squares, placettes, front-gardens d’immeubles administratifs ou même bacs à plantes. Tous ont pour thème, librement interprété, la valeur environnementale de ces espaces urbains de pleine terre. «On a choisi cette thématique en 2016, alors qu’elle émergeait tout juste, explique Monique Keller. Ces espaces sont réinvestis par les citadins depuis dix à quinze ans, mais peu pris en compte dans le développement des villes. En plus, la notion de sol est pourvue d’une forte valeur symbolique.»

Infiltration et évaporation
La commissaire générale de Lausanne Jardins 2019 ne s’est pas contentée de proposer le thème aux artistes qui ont présenté des projets: «On saisit intuitivement que ces sols ont un rôle important à jouer, mais nous avons voulu le vérifier en parallèle par une analyse scientifique.» C’est à Yannick Poyat qu’elle a confié la tâche. Agro-pédologue et urbaniste spécialisé, avec sa société Planisol, dans les services écosystémiques rendus par les sols urbains, ce jeune chercheur y a vu une opportunité de leur donner de la visibilité.
Dans ses propres recherches, il s’est attaché à plusieurs fonctions indispensables des espaces ouverts en ville; parmi les plus importantes, l’infiltration et la rétention des eaux pluviales, l’atténuation des îlots de chaleur estivaux grâce à l’évaporation de cette même eau et enfin la conservation de la biodiversité. Tarière en main, il s’est penché sur les sites dévolus à la manifestation pour en déterminer les caractéristiques et les évaluer selon ces trois critères.
«Les sols urbains sont classés comme anthroposols reconstitués, une catégorie fourre-tout incluant tous les sols créés ou modifiés par l’activité humaine. Pourtant, ils ne sont pas à dénigrer pour autant», glisse-t-il. Et de fait, rien qu’au parc de Valency, le chercheur a compté pas moins de 700 vers de terre au mètre carré, sondages à l’appui; sur la vaste pelouse donnant sur le lac, il a déterminé une capacité de rétention d’eau excédant 800 m3 – soit la consommation journalière de 5000 ménages. De quoi réfléchir: Lausanne, malgré une topographie escarpée, n’est pas à l’abri des inondations, l’été 2018 l’a prouvé; le réchauffement et le risque accru de sécheresses à répétition rendent la perspective de restrictions d’eau nettement plus vraisemblable. Et les épisodes caniculaires de plus en plus fréquents soulignent la nécessité de pouvoir compter sur des espaces ouverts pour rafraîchir l’atmosphère.

Une base de données
Bien sûr, Valency figure parmi les zones vertes les plus anciennes et les plus profondes de la ville. En dépit de son allure très nature, il est pourtant fait pour l’essentiel de la terre et des remblais excavés des tunnels et terrassements qui ont accompagné l’extension de Lausanne, entre le XIXe et le XXe siècles. «En ville, impossible de trouver des sols qui n’ont jamais été perturbés, note Yannick Poyat. En fait, ils sont remaniés si rapidement qu’on n’a jamais pu en établir une cartographie fiable.» Récoltées sur le terrain, les données (profondeur, texture, structure, etc.) fourniront donc une première base, exploitable par les responsables du développement de la ville.
L’étude, elle, livrera ses résultats à mi-­juillet, «comme un outil valorisable et parlant, plutôt qu’un rapport ultratechnique, souligne Yannick Poyat. Il n’y a d’ailleurs pas de formule pour évaluer la performance des espaces ouverts en ville: ce n’est pas une question de surface ou de quantité, il s’agit plutôt de s’approcher au plus près du modèle naturel.» Reste à savoir si le travail du chercheur et l’événement Lausanne Jardins contribueront à rehausser la cote des places vertes urbaines. Un tiers des installations seront pérennisées après octobre, sous une forme encore à déterminer. Les autres ne sont pas en reste: «L’éphémère est souple, pas cher et favorable à l’audace poétique, tout en implantant durablement un message dans l’esprit du public! Je suis convaincue que le bien-être des citadins passe par leur capacité à préserver la vitalité des sols urbains», conclut Monique Keller.

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): François Wavre/Lausanne-Jardins

Jardins en ligne

La 6e édition de Lausanne Jardins a pour cadre un itinéraire de 4 km qui suit le tracé de la ligne TL No 9. À voir entre autres:

  • 31 jardins en libre accès 24h/24, dont 22 issus d’un concours international;
  • 1 jardin mobile, le Végibus;
  • 4 jardins réalisés par le Service des parcs et domaines (Spadom) de la ville et 2 jardins imaginés par les étudiants de l’Écal et de l’Hépia;
  • 1 exposition consacrée à un jardinier invité, Gilles Clément (Orangerie du Spadom, av. du Chablais 46).
    Programme complet sur www.lausannejardins.ch

Trois questions à...

Claire Guenat, chercheuse à l’ÉPFL, coauteure de «Sols et paysages, types de sols, fonctions et usages en Europe moyenne»

Pourquoi les sols urbains présentent-ils un enjeu particulier?
On leur attribue non seulement des fonctions de support, mais aussi de production alimentaire, de maintien de la biodiversité et d’archive de notre civilisation. Suite au changement climatique, les risques de canicules et d’inondations sont accrus en ville. Les sols urbains, éléments clés de la régulation thermique et hydrique, sont ainsi au cœur des enjeux actuels.

Comment les préserver dans un environnement en mutation?
C’est surtout la hiérarchie des valeurs attribuées aux sols qui change avec l’évolution des connaissances et des préoccupations de la société. Par exemple, les zones alluviales ont été endiguées pour lutter contre les crues et gagner des sols agricoles alors qu’aujourd’hui on les revitalise pour limiter les risques de crues et augmenter la biodiversité. La prise en compte du sol est primordiale à tout changement d’usage et d’aménagement du territoire.

Les sols urbains ne sont pas les seuls à ménager, votre ouvrage le montre bien…
Notre cinquantaine de portraits pédologiques illustre la grande diversité des types de sols en Suisse occidentale. Chacun est caractérisé par des fonctions, des risques de dégradation et des moyens de conservation spécifiques. Les raisons qui sous-tendent leur protection sont donc multiples: importance comme éléments du paysage ou d’écosystèmes remarquables, maintien durable de leurs fonctions essentielles ou encore rareté et valeur patrimoniale.

«Sols et paysages, types de sols, fonctions et usages en Europe moyenne», Jean-Michel Gobat et Claire Guenat, 525 p., Presses polytechniques et universitaires romandes.

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