Reportage
Les bisons d’Europe sont de retour en Suisse

Cinq animaux ont pris leurs quartiers dans la forêt de Suchy, dans le Nord vaudois, il y a une semaine. Il s’agit de la première cellule de conservation suisse de cette espèce, à la fois indigène et menacée.

Les bisons d’Europe sont de retour en Suisse

On pouvait presque entendre leur cœur battre jeudi dernier. La tension se lisait sur leur visage. Le garde forestier Michel Mercier et le biologiste Alain Maibach retenaient leur souffle en attendant l’arrivée d’un camion amenant des bisons d’Europe dans la forêt de Suchy. À 16 h tapantes, deux heures et demie plus tard que prévu, ils ont laissé éclater leur joie. «Ils sont là, enfin!» lance le biologiste, très ému, entre deux accolades. Cela fait plus de douze ans que l’association Bisons d’Europe de la forêt de Suchy (ABEFS) attend ce moment. «Je n’ai jamais baissé les bras même pendant les périodes difficiles, commente Michel Mercier, ne pouvant décoller ses yeux de la précieuse cargaison venant de Pologne. De les voir en vrai, ça rebouille.»
À bord du camion, cinq bêtes attendent de se dégourdir les pattes, après avoir passé plus de vingt-six heures dans leur caisson de voyage, étroit pour éviter qu’ils ne se couchent ou se blessent. «Ils viennent des forêts de la région de Pszczyna, en Pologne, détaille Heidi Binggeli, de l’ABEFS. Ils ont parcouru 2000 kilomètres et rejoignent aujourd’hui la première cellule de conservation de Suisse.»

Déchargement en douceur
Pas question de les faire attendre plus longtemps, d’autant que tout le monde est impatient de découvrir les plus grands mammifères de nos forêts, qui ont été présents sur le Plateau suisse jusqu’au XIe siècle. Décharger du camion les bêtes, éprouvées par le périple, se révèle délicat. Aux manettes d’un élévateur télescopique, le président de l’association, Cédric Pittet, n’a pas le droit à l’erreur. Avec précision et beaucoup de précautions, il dépose les caisses sur le sol, une à une. Parfois, le museau de leur occupant apparaît furtivement dans l’ouverture du box, intriguant encore un peu plus la foule présente. Interdiction de les toucher: ces animaux – sauvages et voulant retrouver leur liberté – montrent des signes d’agacement. «Ils passeront vingt et un jours en quarantaine dans un enclos de 2 hectares, détaille Alain Maibach. Ils seront suivis par des vétérinaires.»
Manipuler ces animaux puissants – 600 kilos de muscles pour ces dames, 800 pour monsieur – demande quelques précautions. Le public assiste à leur libération derrière une clôture électrifiée de 2 mètres de haut. À 17 h, les forestiers soulèvent la porte en bois massif, les cinq bisons sont relâchés… en marche arrière. Sans un bruit, ou presque, ils disparaissent dans la pénombre de la forêt, se fondant instantanément dans les fourrés. Les bénévoles passeront quant à eux la soirée à nettoyer les caisses afin que le camion puisse reprendre la route, pour livrer des bisons ailleurs en Europe dès le lendemain.

Un hôtel à la belle étoile
Si une page se tourne – celle d’une décennie de tracasseries administratives notamment –, une autre s’ouvre. Cela fait des années que l’association s’y prépare. Elle s’est rendue en Pologne pour parler du programme de conservation de ce bison, plus élancé que son cousin américain, avec une tête plus petite, plus haute aussi. «On s’est vu à de nombreuses reprises pour pouvoir les accueillir dans les meilleures conditions possible», souligne Alain Maibach. Une structure en bois, en forme d’entonnoir, a par exemple été bâtie dans l’enclos. Elle servira à les contenir lors de leurs contrôles vétérinaires, une obligation avant qu’ils ne rejoignent le deuxième parc, de 50 hectares cette fois. «On est des hôteliers, on héberge ces bêtes appartenant toujours à l’Union internationale de la conservation de la nature (UICN), poursuit le biologiste vaudois. Notre but est de leur fournir les conditions idéales pour leur reproduction.» En tout, trois parcs ont été aménagés dans les bois pour permettre la rotation de la harde. Cette mesure doit éviter que les animaux n’endommagent les sols ou les arbres. Seul celui occupé par les bisons sera fermé, les autres resteront ouverts pour permettre l’exploitation de cette immense forêt, mais aussi la pratique de la chasse ou la cueillette de champignons. «Les barrières ont été conçues pour laisser passer la faune, ajoute Alain Maibach. Les cerfs et les renards seront libres de leurs mouvements.» Ces grillages sont aujourd’hui nécessaires: il n’existe plus de massif assez vaste en Europe de l’Ouest pour que des bisons vivent en liberté. Un essai a bien lieu en Allemagne, mais il est vivement contesté (voir l’encadré).
À Suchy, les promeneurs se sont pressés le long de l’enclos ce week-end pour tenter de les apercevoir. Les Bison bonasus ne deviendront pas des attractions touristiques pour autant. Il n’est pas non plus prévu de les réintroduire ailleurs en Suisse. «Le but de cette cellule est de donner un coup de pouce à cette espèce qui a failli s’éteindre», rappelle Alain Maibach.

Des problèmes à répétition
À la fin du XVIIIe siècle, il n’en restait que quelques-uns dans la forêt de Bialowieza, en Pologne, et dans le Caucase. La Première Guerre mondiale a décimé leurs effectifs. En 1920, seule une dizaine d’animaux vivaient encore dans des zoos. Des scientifiques ont alors lancé un programme d’élevage pour sauver le bison européen. Mais après la Seconde Guerre mondiale, leur population avait encore fondu de 30%. C’est alors que le programme de conservation prend un nouvel essor. Au début des années 1950, des animaux sont relâchés en Biélorussie et dans de nombreux pays de l’Est. Les sauveteurs des bisons sont ensuite confrontés à un problème de taille: les épizooties. Ces bovins sont en effet particulièrement sensibles aux virus transmis par le bétail (voir l’encadré). Les spécialistes se rendent alors compte que la survie des bisons d’Europe passe par la création de cellules de conservation éloignées les unes des autres. La communauté scientifique prend conscience de la vulnérabilité de l’animal. Dix ans plus tard, l’UICN l’inscrit sur la liste rouge des animaux menacés. Par hasard, Michel Mercier découvre l’existence de ces bisons à la télévision en 2007. Sous le charme, il lance l’idée de les accueillir à Suchy, dans l’une des plus grandes forêts d’un seul tenant du pays. «Aujourd’hui, 300 sites de ce genre existent en Europe, explique Wanda Olech, spécialiste de cet animal à l’UICN, venue de Pologne pour inspecter les lieux dimanche. Il faudrait encore davantage d’emplacements pour assurer l’avenir de l’espèce.»

Une adaptation rapide
À Suchy, les bisons prennent déjà leurs marques, se découvrent aussi, les bêtes provenant de régions distinctes. Les quatre sœurs, Poziomka (4 ans), Połamana (3 ans), Pluszka (3 ans) et Pola (2 ans), viennent de rencontrer le mâle, Poseł (6 ans), à l’imposante musculature. Le courant semble être passé, le calme règne dans la harde. Jour et nuit, des membres de l’ABEFS se relaieront pour veiller à leur bien-être, pour les admirer aussi. «Maintenant qu’ils sont là, on en profite! se réjouit Michel Mercier. Samedi matin, on n’arrivait pas à voir le mâle. On n’était pas serein, on se demandait où il était passé.» «Je suis devenu un peu parano, j’écoutais attentivement les inforoutes, confie Alain Maibach. Ce fut un soulagement quand on l’a de nouveau aperçu dans le parc.» Pour éviter les sueurs froides, les bêtes seront bientôt équipées d’un système GPS pour permettre de les localiser plus facilement, les bisons étant des as du camouflage.
L’attente est grande. Les cinq animaux portent l’avenir de leur race sur leurs massives épaules. «La femelle la plus âgée est peut-être déjà portante, espère Wanda Olech. Si elle donne naissance à un veau, il devra toutefois être déplacé une fois sevré, pour éviter qu’il ne se reproduise avec un membre de sa famille.» Tout le monde croise les doigts. Alain Maibach planche déjà sur le nom du premier représentant suisse de l’espèce. Il devra commencer par «Su», en référence au petit village du Nord vaudois.

+ D’infos www.bisons-suchy.ch

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): François Wavre/Vania Pittet

Questions à...

Wanda Olech, spécialiste du bison d’Europe pour l’Union internationale pour la conservation de la nature, directrice de l’Institut des sciences animales de Varsovie
Quelle importance revêtent les cellules de conservation de bisons?
Sur ces sites, on mélange des individus de régions distinctes pour effectuer un brassage génétique, le nombre de reproducteurs à la base de l’espèce étant faible. Leur rôle est aussi sanitaire. Ils permettent d’isoler les bisons du bétail, mais aussi des humains.
Combien d’animaux vivent actuellement en Europe?
Il y en a plus de 7500, pas à l’état sauvage bien sûr. Le plus grand risque avec cet animal est le développement de maladies. Les bisons peuvent être contaminés
par le bétail ou les cerfs et ils réagissent fortement: la langue bleue a par exemple dix fois plus d’impact sur leur population que dans un troupeau de vaches. C’est pourquoi nous travaillons sur une meilleure répartition de l’espèce pour la préserver.
Que vous inspire le projet développé Suchy?
C’est un succès commun. Cet animal grégaire a besoin de grands espaces, c’est le cas ici. Cette forêt est très variée, c’est idéal. J’en profite pour donner des conseils sur leur détention ou leur régime alimentaire. Il n’y a pas de règles, on doit partager nos expériences.

Dure cohabitation

S’ils vivent en semi-liberté à Suchy, en Allemagne, des bisons évoluent en totale liberté dans le cadre d’un projet pilote. En 2013, un troupeau d’une trentaine de bêtes a été réintroduit dans le Rothaargebirge, une région montagneuse en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Ces animaux sont équipés d’un collier GPS. Leur présence ne fait cependant pas l’unanimité, d’autant qu’ils ont quitté le secteur qui leur avait été attribué. Certains ont grignoté l’écorce de hêtres pourpres, une essence protégée. Des milliers d’arbres ont été endommagés, suscitant l’ire de sylviculteurs, qui ont porté l’affaire devant un tribunal. Ce dernier a estimé ces dommages pour l’heure supportables. L’affaire est encore en cours. En Espagne, le sort qui leur est réservé diffère d’une région à l’autre: la quinzaine de bisons, vivant dans une réserve au nord du pays, à Palencia, se portent bien; des veaux ont même vu le jour. Mais un autre troupeau près de Valence a en revanche été attaqué en 2017. Deux animaux ont été décapités – vraisemblablement pour devenir des trophées – et trois autres ont disparu. Ces animaux ne faisaient pas partie du programme officiel de conservation. Comme ceux de la réserve de Sainte- Eulalie, en Lozère (F), auxquels on peut rendre visite en calèche.

Infographie

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