Au jardin des moniales, le travail de la terre nourrit le corps et l'esprit
Depuis les ruelles étroites de la vieille ville d’Estavayer-le-lac, des remparts médiévaux dissimulent un jardin dont la contemplation est réservée à quelques élues, qui préservent et cultivent ce havre avec dévotion depuis plusieurs siècles. Sœur Anne-Sophie en est la gardienne actuelle. Vêtue de sa tunique monastique d’un blanc immaculé, elle nous accueille avec une grâce et bonne humeur, et nous conduit par une porte dérobée au sein de son écrin végétal.
Poireaux, courges, courgettes, artichauts, tomates, concombres, salades, oignons, pommes de terre, haricots, betteraves, côtes de bettes, choux, radis et aulx se côtoient en rangs serrés. À l’entrée, un jardin de simples est divisé en quatre carrés distincts, exploités pour les tisanes (mélisse, menthe, verveine et sauge), les aromatiques (thym, romarin, estragon, ciboulette), les médicinales (millepertuis, véronique, angélique), ou d’autres utilitaires, comme la livèche, l’oseille ou le safran.
Petit bijou et autonomie alimentaire
Çà et là, lupin et plantain se font une place discrète entre les lignes de culture. En hauteur, le long des murs pluricentenaires, groseilliers, mûriers et cassissiers partagent l’espace avec les figuiers et les vignes. Et partout, égayant les allées et les parterres, rosiers, tagètes, cosmos, gilias, lilas parsèment la verdure de points colorés. Un peu plus loin, au verger, les arbres émergent d’une haute prairie sauvage et multicolore.
Si la communauté des Dominicaines est présente sur place depuis 1316, personne ne sait à quelle date les premières sœurs ont pu acquérir le château. Au XVIIe siècle, cependant, elles en étaient déjà propriétaires. «Ce jardin, c’est notre petit bijou. Il est sûrement cultivé comme potager depuis le début. Cela fait trois siècles.»
Ancien château de Savoie
Situé sur le site d’un ancien château de Savoie, dont on distingue encore une partie des remparts, construits à l’époque sur les anciens fossés de la ville, le jardin conserve deux tours médiévales. Édifié au XIIIe siècle, le château ressemblait davantage à une maison forte, dominée par une imposante tour défensive — la Tour de Savoie. De cette époque, il ne subsiste que la trace du pont-levis, encore visible aujourd’hui. On ignore si le château a été méthodiquement démantelé ou s’il s’est effondré, victime du passage inexorable du temps.
Les religieuses ont créé des allées, des espaces de promenade et ont toujours exploité au maximum le terrain dans un souci d’autonomie alimentaire. Une indépendance qui n’est plus atteignable aujourd’hui, faute de main-d’œuvre. «Nous sommes dix sur place, et beaucoup de sœurs sont âgées. J’ai la tâche d’entretenir le jardin. Une autre sœur est chargée du verger.» Le travail, saisonnier, l’occupe du début du printemps à la fin de l’automne, durant trois ou quatre heures par jour, cinq jours sur sept, soit un mi-temps monastique.
Quand elle reprend le jardin, il y a une dizaine d’années, Sœur Anne-Sophie en profite pour opérer un changement de pratiques. «J’ai tout modifié: arrêt des engrais chimiques et des pesticides, rotation des cultures, association de légumes et paillage – que l’on fait à partir de nos branches broyées, pour économiser l’eau.»
Passage en bio
Dans sa tâche, elle peut compter sur l’aide de sa prédécesseure. Âgée de 86 ans, la sœur qui avait auparavant la responsabilité de l’espace vert apporte encore sa contribution en s’occupant des plantons. Le passage en bio est cependant exigeant en matière de suivi. «Les traitements naturels ne sont pas extrêmement efficaces, il faut y revenir souvent.»
Ravageurs ou maladies, les défis sont nombreux, et parfois décourageants. Mais là aussi, Sœur Anne-Sophie n’est pas seule. «Depuis quelque temps, je suis aidée par une bénévole passionnée et dynamique, grâce à qui tout est rendu possible. Elle a été envoyée par le Bon Dieu au bon moment», relève la moniale.
«Le jardin, c’est le reflet de la vie spirituelle. Il y a des choses en nous qui portent du fruit, et puis il y a des nuisibles, des parasites.»
Un printemps plein de promesses
Chaque saison apporte son lot d’activités et de changements, certains plus agréables que d’autres. «J’aime beaucoup planter au printemps. C’est plein de promesses. Ça fleurit, c’est propre, c’est beau. Et puis, après avoir passé l’hiver à l’intérieur, on trépigne.» La saison est courte, cependant. Dès juin, c’est déjà le temps des récoltes. Pour éviter les chaleurs estivales, les sorties se font plus matinales. La végétation en plein essor rend l’entretien (désherbage et arrosage), plus ardu, au moment où d’autres tâches collectives diminuent la disponibilité de la jardinière.
En fonction des années, le jardin remplit un tiers des besoins alimentaires en légumes et en fruits de la communauté. «Pour les salades, on y arrive à 80%, ajoute la sœur. Et pour les fruits – pommes, poires, prunes, cerises –, c’est moins brillant, on fait plutôt des cures, ou alors on mange ceux qu’on reçoit.»
L’humilité d’être ouvert à ce qui vient
Au-delà du point de vue technique de la culture, ce qui fascine la moniale, c’est l’aspect spirituel du travail de la terre. Elle y trouve ainsi un parallèle avec la progression intérieure de la foi. «Le jardin, c’est le reflet de la vie spirituelle. Il y a des choses en nous qui portent du fruit, et puis il y a des nuisibles, des parasites. Le résultat dépend du travail que l’on fournit, mais pas uniquement; il y a une part qui nous échappe, qui nécessite l’humilité d’être ouvert à ce qui vient.»
Quand elle arrache des racines d’égopode ou de liseron, la religieuse accomplit intérieurement la même action: faire la place à ce qu’elle veut faire grandir, en déracinant les germes de ce qui lui serait préjudiciable. Dans l’espoir que la récolte abonde.
En chiffres
300 ans, l’âge du jardin.
180 mètres carrés de culture potagère.
40, le nombre d’arbres au verger.
4 heures de travail quotidien et ce, cinq jours sur sept.
