«Le changement climatique fera croître de 20% les besoins d'irrigation en Suisse»
Notre pays manque-t-il d’eau?
La Suisse reste fondamentalement un pays très riche en eau, malgré le changement climatique. Cependant, la répartition des précipitations change. À terme, on peut s’attendre à une baisse des pluies en été et une tendance à la hausse en hiver. Pour les plantes qui ont des besoins en eau élevés, en particulier en été, la sécheresse estivale liée au changement climatique devient un réel problème. À l’avenir, il faut s’attendre à une augmentation de l’irrigation des cultures.
Agroscope a reçu le mandat par l’OFEV de déterminer les besoins en eau de l’agriculture. Cela n’a jamais posé problème jusqu’à présent. Pourquoi maintenant?
Avec le changement climatique, les pénuries d’eau locales deviennent de plus en plus fréquentes et touchent l’agriculture. Cela se reflète dans le nombre d’interdictions de prélèvement d’eau à des fins d’irrigation prononcées au cours des dernières années de sécheresse. Il est donc nécessaire de procéder à des adaptations à différents niveaux, que ce soit chez les agriculteurs, les coopératives d’irrigation, les communes ou les cantons pour gérer au mieux les ressources. Afin de pouvoir coordonner l’offre et la demande, il est important de connaître le plus précisément possible les besoins et la consommation en eau de tous les secteurs concernés.
Il n’existe pas de données sur le sujet en Suisse?
C’est vrai, la Suisse manque de données. Les cantons ne collectent pas tous ces informations. On ne sait pas exactement quelles cultures sont irriguées ni où elles se trouvent. De plus, dans la pratique, les décisions d’irrigation ne dépendent pas uniquement des besoins des plantes. D’autres éléments entrent en jeu, comme la présence d’installations d’irrigation ou l’accès à l’eau.
Pour le projet Swiss Irrigation Info, vous avez développé un modèle pour déterminer les besoins futurs. Quels sont-ils?
Sur la base des scénarios climatiques élaborés pour la Suisse (CH2018), si aucune mesure de protection du climat n’est prise, la consommation d’eau d’irrigation moyenne par an devrait augmenter de 21% d’ici à la fin du siècle. En protégeant le climat, cette hausse ne serait que de 6%.
Comment arrivez-vous à ce chiffre?
Nos estimations se basent sur des modèles (l’approche FAO56) qui permettent d’évaluer la quantité d’eau nécessaire pour irriguer les cultures. Ces modèles prennent en compte le type de sol et le climat et les besoins en eau spécifiques des plantes. Ces estimations restent cependant approximatives.
Basé sur une méthode internationale
L’approche FAO56 – de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture – est une méthode internationale reconnue qui permet d’estimer l’évapotranspiration, c’est-à-dire la quantité d’eau «transpirée» par une culture. Par ricochet, cette approche permet aussi de déterminer les besoins en irrigation de différentes cultures en fonction du climat et des propriétés du sol. Raison pour laquelle elle a été choisie pour le modèle développé par l’Agroscope.
Avez-vous pu tout de même vérifier vos estimations?
Oui. Pour vérifier la fiabilité de notre méthode, nous avons réalisé des estimations pour les années 2021 à 2023, des années pour lesquelles nous possédions déjà certaines données. Ainsi, pour l’année pluvieuse de 2021, la consommation a été estimée à environ 9,5 millions de m3 et pour les années chaudes et sèches de 2022 et 2023, à respectivement 41 et 31 millions de m3. Les résultats pour l’année 2023 concordent avec les estimations de l’Office fédéral de la statistique qui avait réalisé des sondages cette année-là. Nous avons aussi comparé nos estimations aux données disponibles dans les cantons de Schaffhouse et de Thurgovie, qui récoltent les informations sur l’irrigation. Et là, nous avons constaté que notre méthode sous-estime considérablement l’irrigation pour l’année pluvieuse de 2021. C’est pourquoi, nous avons besoin de davantage de données pour une plus grande fiabilité.
Ce modèle permet-il de déterminer les besoins en eau spécifiques des régions?
La méthode peut en principe être appliquée à toutes les régions de Suisse. Pour une estimation précise, il faut toutefois disposer des informations spatiales spécifiques à la région concernant les surfaces cultivées irriguées.
Pour quelles plantes avez-vous réalisé ces estimations?
Nous avons paramétré la méthode pour dix cultures ou groupes de cultures pour lesquels nous supposons que l’irrigation joue un rôle important, au moins dans certaines régions et/ou pendant les années particulièrement sèches. Il s’agit notamment des baies annuelles, des baies vivaces, des légumes (légumes de conserve en plein champ et légumes annuels en plein champ, sans légumes de conserve), des pommes de terre, du maïs, des fruits (pommes, poires, fruits à noyau, vergers agrégés, fruits d’autres cultures), vignes, tabac, prairies et betteraves sucrières.
Cela veut dire que pour chacune de ces cultures, vous avez pu estimer les besoins en eau?
Oui. Les cultures maraîchères, fruitières et les prairies ont les besoins les plus élevés. Une forte consommation d’eau pour les légumes et les fruits n’est pas surprenante, car la qualité de ces produits dépend d’un approvisionnement en eau équilibré. En revanche, la forte consommation d’eau pour les prairies s’explique par le fait que, en Valais particulièrement, l’irrigation des prairies s’effectue à grande échelle.
Le réchauffement climatique et l’altération des précipitations signifient-ils qu’il faudra renoncer à ces cultures?
Dans certaines régions qui n’ont pas accès à des ressources en eau exploitables à long terme, cette question peut se poser. Des solutions de stockage peuvent éventuellement y remédier. Lorsque c’est possible, les prélèvements d’eau pourront être transférés vers des sources plus importantes et plus sûres.
Bio express
Elle a étudié en Allemagne l’écologie du paysage où elle a obtenu un doctorat. Elle travaille chez Agroscope depuis quinze ans où elle dirige l’équipe «Protection des eaux» qui s’occupe des questions relatives à l’efficacité de l’utilisation de l’eau et des nutriments dans les agroécosystèmes. Parallèlement, elle enseigne à l’Université de Berne.