Dans les forêts fribourgeoises, un mal sournois décime les arbres
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Un vent frais caresse les feuilles encore vertes des jeunes hêtres. À leurs côtés, il vient s’engouffrer dans les plaies des épicéas plus que centenaires. Sur leurs troncs, de larges pans d’écorce ont cédé. Leurs aiguilles vertes ont tourné au rougeâtre. Au sol, leur sciure parsème la végétation. La sève libérée relâche une odeur résineuse caractéristique, en temps normal réconfortante.
Dans cette forêt gruérienne, à Pont-en-Ogoz, un arbre attire particulièrement l’attention. Son tronc est à vif, presque entièrement dépourvu d’écorce. «On peut imaginer que c’était un des premiers individus touchés, déplore Alexandre Magnin, garde-forestier. Mais après, ça se propage vite. En l’espace de quelques jours, ça se décuple.» Le patient zéro d’une vaste épidémie, causée par la sécheresse et les bostryches.
Un insecte redoutable
En s’approchant, Alexandre Magnin désigne un arbre criblé de centaines de petits trous. Avec sa hache, il entaille une partie de son écorce. Sur la tranche, on voit les galeries creusées par le bostryche typographe, un coléoptère qui ne mesure que quelques millimètres. Dans les interstices, les larves blanches côtoient les adultes couleur brun foncé.
L’insecte se nourrit des tissus vivants de l’épicéa, en particulier le cambium, pour se développer. Avec son appétit vorace, il dévore l’arbre de l’intérieur. «Lorsque l’humidité est bonne, l’épicéa peut utiliser sa sève pour noyer les insectes. Mais avec cet été très sec, il n’a pas les capacités pour se défendre. C’est du pain béni pour le bostryche.»
Comme des pompiers
Dans la forêt, la quiétude est rompue par le bruit continu des tronçonneuses. Quatre forestiers en uniforme orange fluo sont en pleine opération. Au programme ce jour-là, abattage et débitage d’une trentaine d’épicéas en phase terminale ou déjà morts. Depuis le mois d’août, deux à trois nouveaux foyers de bostryche sont découverts chaque semaine.
C’est quelque chose d’inédit. Même en 2003, ce n’était pas aussi grave.
Comme des pompiers, les forestiers doivent prioriser leurs interventions. En misant sur l’avenir et le changement climatique. «Nous agissons là où l’épicéa pourra encore se maintenir, comme ici en altitude. Mais aussi où il y a un danger pour la sécurité des infrastructures.» À quelques mètres de là, on trouve la cabane de Gumefens, prisée par les promeneurs et les pique-niqueurs, et les sentiers qui permettent d’y accéder.
L’équivalent de Lothar
Cette forêt et ses 1900 hectares, Alexandre Magnin l’inspecte depuis huit ans. Du haut de ses 38 ans, il pose un regard inquiet sur les arbres qui l’entourent. Enfant, il faisait de la forêt son terrain de jeu, son papa était aussi garde-forestier. «C’est quelque chose d’inédit. Même en 2003, ce n’était pas aussi grave.»
Une catastrophe qu’il compare à l’ouragan Lothar. «En l’espace de quelques heures, des millions de mètres cubes d’arbre étaient tombés. Ici, on aime bien dire que finalement la sécheresse, le bostryche, c’est un ouragan discret. Leurs effets vont s’étaler sur plusieurs mois et c’est beaucoup plus fourbe.»
Les arbres suffoquent
Cet été, les épicéas ont été particulièrement touchés, mais les hêtres également. S’ils ne sont pas concernés par le bostryche, ils suffoquent à cause des fortes chaleurs. Selon le Service fribourgeois des forêts et de la nature, environ 8% des effectifs de feuillus sont brunis. Pour les épicéas, pas encore de statistiques. L’État de Fribourg est en discussion avec d’autres cantons et la Confédération pour avoir des quantifications précises, notamment grâce à l’interprétation d’images satellites.
«Attention», hurle un forestier. Un épicéa et ses 150 ans d’histoire tombent en quelques secondes dans un fracas assourdissant. Pour lui c’est trop tard, mais il faut préparer l’avenir. Alexandre Magnin nous montre de jeunes hêtres, les yeux pleins d’espoir. Certaines de leurs feuilles sont sèches, mais ils sont encore vigoureux.
Préparer l’avenir
«Celui-ci s’est développé ces cinq dernières années. Il s’est installé grâce à un peu de lumière diffuse à travers les couronnes des épicéas. En les abattant, cela offre plus de lumière à ces jeunes plants et ça va améliorer leur pousse.»
Un rajeunissement nécessaire pour préparer la forêt aux changements climatiques. Des essences plus résistantes sont aussi introduites. Selon des scénarios élaborés au niveau fédéral, le Plateau fribourgeois pourrait ressembler à terme aux forêts que l’on trouve actuellement dans le sud de la France, avec davantage de chênes sessiles, d’érables planes et de tilleuls.

