D'Etoy à la Guyane, une épopée oubliée refait surface à l'heure du Marché-Concours

À la veille du Marché-Concours de Saignelégier, son président Vincent Wermeille et Cédric Huguenin, un nouveau témoin, ravivent la saga de la famille Garin, partie en 1979 en Guyane avec une quinzaine de chevaux franches-montagnes et une centaine de vaches. Un récit rare.
La Rédaction

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© Archives familiales

Les enjeux

Dans les années 80, Paris veut développer l’agriculture en Guyane.

Le «Plan Vert» promet alors des débouchés aux arrivants. Une famille vaudoise tente sa chance.

Une laiterie a bel et bien fonctionné un temps, mais obstacles humains et préparation insuffisante auront raison du projet.

Du 7 au 9 août, Saignelégier (JU) accueillera le plus grand raout de Suisse consacré au cheval franches-montagnes, seule race indigène du pays. Beaucoup savent que le canton de Berne en sera, pour la première fois, l’hôte d’honneur. Rares, en revanche, seront les visiteurs à se souvenir des Garin, partis en Guyane au début des années 1980 pour y faire trotter leurs franches-montagnes jusqu’en 1993. Pourtant, les médias romands ont suivi pendant plus de dix ans l’épopée de cette famille, formée du couple André et Élisabeth Garin et de leurs quatre enfants, Chantal, Marlyse, Pierre-André (à l’image ci-dessus) et Régine. Puis leur histoire est tombée dans l’oubli.

Le souvenir intact de deux témoins

Le président du Marché-Concours de Saignelégier, lui, ne l’a jamais effacée de sa mémoire. «Elle continue de me toucher. J’ai côtoyé les Garin sous l’équateur. Ç’a été une belle et triste histoire à la fois», confie Vincent Wermeille. À l’approche du Marché-Concours, il ressort ses photos et ses coupures de presse. La même émotion anime Cédric Huguenin, ami de Vincent Wermeille et enseignant de biologie à la retraite. «J’ai aussi vécu plus d’une année auprès des Garin», mentionne ce Montreusien, qui ne s’était encore jamais exprimé dans les médias. «Mon père, marchand de fromage à Villeneuve (VD), stockait en cave celui qu’André Garin fabriquait l’été à l’alpage du col de Chaux. C’est comme ça que je suis allé en Guyane française à 19 ans, et que j’y ai rencontré Vincent, avec lequel je suis resté lié.»

La saga des Garin commence à Etoy, sur La Côte vaudoise. «Le terrain de la famille devient constructible et attire l’industrie. Elle choisit de partir. Le couple songe d’abord au Canada, trop froid, puis à l’Argentine, sans conviction», se souviennent Vincent Wermeille et Cédric Huguenin. «Ce sera la Guyane et son «Plan Vert», un programme de Paris pour y développer l’agriculture et le lait.»

J’ai fait trois fois la traversée, trois fois trente vaches, trente-trois jours de mer. J’étais le monsieur bien-être des animaux.

La famille embarque avec les enfants, les chiens, les chèvres, les cloches de l’étable… et même la vieille Peugeot. Les vaches et les chevaux, eux, suivront dans un autre bateau. C’est le jeune Wermeille, 20 ans, qui convoie les bovins. «J’ai fait trois fois la traversée, trois fois trente vaches, trente-trois jours de mer. J’étais le monsieur bien-être des animaux.»

À La Carapa, entre Cayenne et Kourou, près de la base spatiale d’où décollent les fusées Ariane, sous une moiteur constante et une nuit tombant à 18 heures, tout est à construire. «Il n’y avait qu’une savane et une maison sur pilotis, sans eau ni courant, se souvient Cédric Huguenin. Il a fallu faire pousser l’herbe dans le sable. On émiettait une motte, un coup de talon et on replantait.»

Un élevage qui défie le climat

Contre toute attente, l’élevage prospère. «Les vaches suisses supportaient le climat, donnaient lait et viande, là où les Guyanais ne connaissaient que le zébu.» Une laiterie se monte, avec l’aide du père de Cédric Huguenin. «Deux étables, une centaine de bêtes, c’était magnifique», se rappelle le Vaudois. «André veillait jour et nuit sur le bétail. Entlebuch, un vieil étalon sauvé de l’abattoir, était sa fierté.»

Pourquoi tout a-t-il fini par s’effondrer? Chacun a ses explications. «Les vrais inconvénients ont été humains», tranche Cédric Huguenin. «Rien n’avançait sans pots-de-vin. André, intègre, refusait. Ainsi parfois, le gruyère qu’il importait restait bloqué au port, rongé par les rats.» La laiterie a fini par couler. «Ça faisait mal au cœur, parce que ça fonctionnait.»

Des ambitions freinées

Vincent Wermeille pointe un manque de préparation. «André Garin est parti à l’intuition, sans avoir prévu de budget. S’il avait passé deux ou trois mois sur place avant, il ne serait jamais parti.» Il salue pourtant son courage. «Oui, ce fut un échec. Mais j’ai toujours admiré ceux qui ont tenté leur chance ailleurs.»

Quant à la quinzaine de chevaux franches-montagnes, ils n’ont jamais trouvé leur marché. «André comptait les vendre aux Hmong, réfugiés du Laos venus cultiver des légumes en Guyane, mais ils ont préféré les motoculteurs», rapporte Vincent Wermeille. «Seuls quelques chevaux ont été vendus à des expatriés de Kourou, faute de tradition du cheval de trait», complète Cédric Huguenin. «La location de chevaux pour les films L’Affaire Seznec et Jean Galmot, aventurier, a néanmoins mis un peu de beurre dans les épinards. On y voit deux des enfants Garin sur une calèche.»

Le retour et le drame

Et Élisabeth, dans tout cela? «Discrète, elle s’adaptait sans se plaindre, et le pays l’émerveillait, confie l’ancien enseignant. Elle aimait regarder les tortues luth pondre sur la plage, les essaims de papillons, les iguanes dans les bananiers.» Ce qui l’a déçue, c’était «de voir la bêtise des gens qui leur mettaient des bâtons dans les roues».

À force, un jour, le cœur des Garin n’y est plus. Au début des années 1990, ils rentrent en Ariège (F), puis André et Élisabeth s’installent dans le Jura français, à Nevy près de Lons-le-Saunier, avec leur fille Régine. Là, le malheur frappe. Le 9 avril 2014, André, 76 ans, et Régine, 47 ans, meurent dans un accident de la route.

Une histoire qui ne s’oublie pas

Éprouvée, Élisabeth Garin revient en Suisse. La famille Huguenin, amie de toujours, veille sur elle. Cédric Huguenin nourrit toutefois un regret. «J’aurais aimé, dans le cadre d’un travail de mémoire, que des élèves recueillent son témoignage. Elle aurait eu tant à raconter…» Reste, à chaque Marché-Concours, la pensée de Vincent Wermeille pour André Garin qui, en véritable amoureux de la race franches-montagnes, montait régulièrement à Saignelégier.

+ D’infos Marché-Concours national de chevaux de Saignelégier, du 7 au 9 août, marcheconcours.ch

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