Les touristes affluent dans les montagnes suisses pour se dire oui
Partager cet article
Les enjeux
Des couples étrangers, surtout américains, se marient dans des lieux pittoresques du pays.
Cette pratique a été interdite au lac d’Oeschinen, en raison de sa surfréquentation.
Des photographes spécialisés dans ce domaine tentent de sensibiliser la clientèle au respect de l’environnement.
Cathy et Dimitri sont de nature discrète. Pour leur mariage, célébré cet automne, pas de pièce montée, de lancer de bouquet ni même d’invités. Seulement l’échange des alliances et des vœux en tête-à-tête, dans un décor de montagne, suivi d’un pique-nique, d’une partie de cartes et peut-être d’une dégustation de vin.
Le tout immortalisé par une photographe spécialisée dans les elopements, des mariages intimistes célébrés en pleine nature, privilégiant l’expérience et la reconnexion. «Nous voulions faire des activités qui nous ressemblent, sans avoir le stress d’organiser un grand événement et de gérer nos proches. Ce sera un moment qui n’appartient qu’à nous, avec des photos mémorables qui resteront pour la vie. Mais nous porterons quand même une robe blanche et un costume», sourient les tourtereaux, âgés de 34 et 40 ans, qui font partie des rares Suisses à embrasser cette tendance.
Un phénomène tendance
À l’origine, les elopements – de l’anglais elope, «s’enfuir» – concernaient les couples qui se disaient oui en cachette, souvent sans l’approbation de leurs familles. Aujourd’hui, ce terme renvoie à des cérémonies ultra-personnalisées en petit comité, véritable phénomène sur les réseaux sociaux depuis une dizaine d’années.
«Les mariages traditionnels génèrent souvent beaucoup de tension et peu de créativité. Les fiancés, comme les photographes, aspirent à plus de simplicité et d’originalité. De plus, célébrer son union dans la nature a quelque chose de symboliquement fort. On a le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand», observe Kathryn Coppola, photographe spécialisée dans les elopements depuis trois ans en Suisse.
En petit comité
En plus d’effectuer les prises de vues, cette habitante de Lausanne organise le déroulement de l’événement, qui peut durer de quatre heures à deux jours, avec une dizaine d’invités maximum. «Les gens me contactent plusieurs mois à l’avance pour me faire part de leurs envies. Je leur soumets un questionnaire pour mieux les connaître. Des liens forts se développent souvent entre nous, ce qui se ressent dans les photos», expose celle qui supervise sept elopements cette année.
Parmi les activités les plus courantes, on retrouve la randonnée à pied et à cheval durant la belle saison, ainsi que le chien de traîneau et le ski durant l’hiver. «Je gère les itinéraires, l’accès aux lieux, les horaires de télécabine si besoin, pour que les clients n’aient à penser à rien», déclare cette guide touristique de l’amour.
Des paysages saturés
Pour cause, la quasi-totalité des couples qui pratiquent ces «fugues amoureuses» sont des étrangers, venant en majorité des États-Unis, pays où est né le phénomène. «Souvent, ils voyagent en Suisse pour la première fois et cherchent un décor de carte postale leur rappelant ce qu’ils ont vu sur les réseaux sociaux, raconte la photographe. Ainsi certains lieux en altitude sont très convoités.»
Souvent, ces couples voyagent en Suisse pour la première fois et cherchent un décor de carte postale, comme sur les réseaux sociaux.
Parmi eux, les villages de Grindelwald et Lauterbrunnen (BE), ainsi que Zermatt (VS). Mais cette surfréquentation n’est pas sans conséquence sur le plan naturel. À tel point que les elopements ont été interdits autour du lac d’Oeschinen (BE), haut lieu touristique prisé des amoureux et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, afin de préserver «les zones de protection des plantes, les prairies sèches et les zones de tranquillité pour la faune sauvage».
Ce qui ne suffit pas à empêcher quelques infractions, selon Kathryn Coppola. «Certains photographes ne respectent pas les règles. Le surtourisme dû aux elopements existe ailleurs dans le monde, notamment dans les Dolomites en Italie, dans les parcs nationaux américains, en Nouvelle-Zélande, en Écosse et en Islande.»
Séduire les Suisses
Du côté de Suisse Tourisme, la multiplication de ces mariages particuliers est plutôt perçue comme une aubaine. «Les images des cérémonies partagées sur internet créent un effet multiplicateur et offrent une belle publicité pour le pays, même si ces couples ne dépensent pas forcément beaucoup d’argent auprès des prestataires locaux», souligne le porte-parole François Germanier, qui n’a pour l’instant pas constaté de dérives spécifiquement liées aux elopements. «Certains sites suisses connaissent une surfréquentation, comme le Val Verzasca, au Tessin, mais cela est lié au fonctionnement des réseaux sociaux de manière générale.»
Sensible à l’environnement, Kathryn Coppola essaie quant à elle de limiter l’impact des unions qu’elle organise, en mettant en avant des destinations moins courues, comme des lacs de montagne ou des glaciers. Pour sensibiliser la clientèle, elle conseille l’utilisation de fleurs locales et de saison, ainsi que de robes de mariée de seconde main, tout en veillant à ne laisser aucune trace de son passage après la cérémonie. «J’essaie d’éviter les tours en hélicoptère, appréciés par certains clients. Malgré tout, ces mariages restent paradoxaux puisque la majorité des touristes viennent en avion. Je souhaite donc faire de la publicité auprès des Suisses, pour qu’ils profitent à domicile de nos beaux paysages.»
