En highline, la Suisse tutoie les sommets mais cherche encore ses appuis
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Les enjeux
La Suisse s’est imposée comme référence mondiale d’un sport en plein essor.
Elle figure parmi les trois pays de la planète comptant le plus de pratiquants par habitant.
Les infrastructures d’entraînement permanentes restent néanmoins rares en Suisse romande.
Au sommet du Crap Sogn Gion, à 2 252 mètres au-dessus de Laax, Cecilia Stock s’avance sur la sangle. Vingt mètres de vide sous les pieds, les Alpes grisonnes tout autour. Elle attend, les bras écartés, le regard droit vers l’ancrage opposé. Puis elle prend de l’élan, plonge sous la sangle, pivote, revient debout face au vide.
Le commentateur égrène les figures: «Back Yoda, Underflip, Kamikaze». Les juges tranchent: l’Allemande est championne du monde de freestyle highline. C’était en juillet 2024. La discipline revient à Laax cet été, du 21 au 26 juillet, pour une troisième édition très attendue qui accueillera une quarantaine d’athlètes de quatorze nations, en freestyle et en vitesse.
Des falaises californiennes aux Alpes suisses
Difficile d’imaginer, en observant cette scène codifiée, que la discipline est née il y a quarante ans dans l’improvisation totale. Au début des années 1980, des grimpeurs du parc de Yosemite, aux États-Unis, commencent à tendre des sangles entre les parois rocheuses pour passer le temps les jours de pluie. Sans le savoir, Adam Grosowsky et Jeff Ellington venaient d’inventer la slackline – et avec elle, les prémices de la highline: une sangle tendue à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du vide, sur laquelle des athlètes enchaînent des figures, attachés à un harnais.
Dean Potter, figure légendaire de l’escalade américaine, sera l’un des premiers à en pousser les limites vers des hauteurs vertigineuses. La première highline documentée en Suisse ne date que de 2004, à l’initiative de Stephan Siegrist au Hintisberg (BE). Depuis, la discipline s’est développée et structurée à grande vitesse. La slackline connaît son pic de popularité mondiale autour de 2014, portée par l’explosion des réseaux sociaux. Des vidéos de traversées au-dessus de gorges alpines ou de canyons américains accumulent des millions de vues, dépassant largement les cercles de grimpeurs initiés.
Reconnaissance par Swiss Olympic
«Aujourd’hui, le sport est en train de gagner en maturité, avec des fédérations, des associations, des clubs, des formations et des certifications», observe Lyell Grünberg, slackliner professionnel originaire de Vevey, fondateur de Slackline Events et détenteur du record de Suisse de highline au col de Jaman. En 2022, Swiss Slackline – la fédération nationale qui chapeaute toutes les disciplines, dont la highline – est élue membre de Swiss Olympic. Cette reconnaissance place la Suisse dans une position singulière au sein de la communauté mondiale. Elle compte environ 400 highliners, dont une centaine très actifs, et figure parmi les trois pays au monde comptant le plus de pratiquants par habitant.
«Avec ses montagnes, ses falaises et ses vallées, le pays offre des conditions naturelles idéales pour la pratique de la highline.»
L’ISA, l’association internationale de la discipline, a son siège à Berne. Et c’est Samuel Volery, pionnier de la highline helvétique, qui incarne le mieux cette excellence: cofondateur de Slacktivity et détenteur de plusieurs records du monde, il participera aux championnats de Laax cet été, à plus de 40 ans. «Avec ses montagnes, ses falaises et ses vallées, la Suisse offre des conditions naturelles idéales pour la pratique de la highline», résume Nina Mappes, coorganisatrice des championnats 2026 et ancienne présidente de Swiss Highline.
Pas assez d’aménagements
Mais derrière ce tableau flatteur, une réalité plus nuancée. «Si tu dois passer quatre heures à installer ta sangle à chaque fois, c’est compliqué», pointe Lyell Grünberg. La highline nécessite des ancrages solides, des autorisations, du matériel lourd et souvent des heures de montage pour quelques minutes de pratique. Sans lieux équipés en permanence, la progression est lente et le recrutement de nouveaux pratiquants difficile.
Lyell Grünberg raconte lui-même avoir cessé de s’entraîner pendant la pandémie de coronavirus, faute d’endroit accessible et sécurisé. «La plupart des athlètes financent eux-mêmes leur pratique», confirme Nina Mappes: malgré l’adhésion à Swiss Olympic, le sport repose encore largement sur le bénévolat.
Il existe toutefois des exceptions. «À Niouc (VS), il y a une vraie dynamique: des highlines posées régulièrement, des gens qui viennent de partout. C’est ça qu’on devrait voir ailleurs en Suisse romande», observe Lyell Grünberg. En Suisse alémanique, plusieurs communes ont déjà aménagé des parcs slackline publics, où les débutants s’initient sans contrainte logistique. Mais les installations permanentes financées par les collectivités restent rares. «Le développement du sport passe par la fédération, Swiss Olympic, les subventions, les investissements communaux. C’est un choix politique», avance Lyell Grünberg.
Une voix politique
Les championnats du monde de Laax incarnent une vitrine autant qu’un défi. L’événement illustre ce que la highline est capable de produire à son sommet: technicité, spectacle, rayonnement international. Swiss Slackline entend désormais peser sur les choix politiques: son adhésion à Swiss Olympic lui donne une voix au Parlement du sport suisse.
«Notre objectif est de rendre ce sport accessible à un public plus large», résume Nina Mappes. La question, pour les années à venir, est de savoir si cette ambition se traduira en infrastructures durables et si la Suisse romande trouvera enfin les appuis nécessaires pour que la sangle reste tendue, pas seulement le temps d’un record.

