La construction sort la laine du placard pour isoler nos murs
Progressivement écartée au cours de la deuxième partie du XXe siècle, la laine suisse se faufile depuis quelques années dans le milieu de la construction, plus particulièrement comme isolant. «La laine a une très bonne performance énergétique, elle est capable d’absorber 30% de son poids en eau, sans être mouillée, et peut donc potentiellement réguler l’humidité d’une pièce», explique Nikos Zarkadis, professeur à la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA), spécialisé dans la performance énergétique des bâtiments. «Locale, contrairement aux produits dérivés de pétrole qui l’ont remplacée, la laine est malheureusement sous-valorisée et plusieurs centaines de tonnes sont incinérées ou jetées par année en Suisse.»
Aujourd’hui, «avec 1,2% du marché de l’isolation, la laine de mouton reste un débouché de niche», analyse Niklaus Sägesser, patron de Fisolan, leader suisse en la matière, qui produit 120 à 150 tonnes de matériaux isolants par année. Depuis 2012, date de la fondation de la société, la demande a augmenté de 6% chaque année, surtout auprès de la nouvelle génération d’architectes.
Laver avec moins d’eau
Collecte, tri, pressage en balles, lavage, traitement antifeu et antimites, mélange de la laine, cardage, fabrication de plaques et de tresses, emballage, stockage, vente: tout se fait en Suisse, sauf le lavage, qui est réalisé dans un pays européen. «Je n’ai pas le choix, car il n’y a plus de laverie assez grande dans le pays depuis que l’industrie textile a été délocalisée en Asie», regrette-t-il.
Ramener cette étape en Suisse, c’est l’un des objectifs de Laine&Sens, une petite structure fondée par Séverine et Jean-Christophe Minni, qui souhaite renforcer l’utilisation de la laine dans l’isolation des maisons sans renoncer à des objectifs de durabilité. «Pour laver un kilo de laine, il faut compter 20 litres d’eau. Notre projet est de trouver une solution de nettoyage sans eau et sans recours à des traitements antimite chimiques.»
Depuis l’an passé, Jean-Christophe, ingénieur de formation, planche donc sur des prototypes. «Nous avons bon espoir d’arriver à un résultat solide, labellisé, qui réponde aux besoins des architectes d’ici à 2028», ajoute Séverine.
Précieuse base de données
Après un projet sur les laines suisses et chinoises baptisé «Herding Wool, Focus on Felt», réalisé avec la designer chinoise Yihan Zhang, qui a reçu en juin le Prix fédéral de recherche en design lors des Swiss Design Awards à Bâle, les designers Emma Casella et Alix Arto collaborent depuis 2025 avec la consultante en industrie textile Nina Conrad.
Les trois expertes se sont concentrées sur les usages possibles (feutrage, tricotage, tissage et matelassage industriels) de laines alpines de six pays avec en tête l’idée de développer «une bibliothèque suisse de la laine qui donne à voir les caractéristiques de chaque race de moutons, propose des ressources aux designers, architectes et autres créatifs et renforce les liens avec les acteurs du secteur».
Le prix, le nerf de la guerre
À terme, le couple espère bien sûr vendre ses propres panneaux isolants – qu’il imagine compostables ou réutilisables en solution de paillages – mais aussi proposer son processus aux entreprises déjà actives dans le milieu. «Nous voulons que notre projet profite à toute la filière: nous sommes en contact avec des éleveurs pour développer la chaîne de collecte en amont et avons déjà discuté avec Niklaus Sägesser qui s’est dit intéressé par notre recherche», précise Laine&Sens.
Actuellement, l’isolation à base de laine revient 25% plus chère que les concurrents synthétiques, ce qui pèse dans la balance au moment de faire un choix. «Même si je trouve intéressant d’utiliser des alternatives naturelles, simples et locales, le prix dicte souvent le choix final du client et donc du maître d’ouvrage», illustre l’architecte Leentje Walliser Garrels.
Elle-même n’a recouru qu’une seule fois à de l’isolation en laine de mouton suisse, précisément haut-valaisanne, lors de la réalisation de la Maison communautaire Sainte-Ursule à Brigue pour laquelle le couvent des Ursulines était prêt à mettre le prix. «Je trouve beau l’idée que ce bâtiment soit directement relié aux éleveurs et je suis très motivée par ce genre de projets, mais sur un chantier, je ne suis pas la seule à décider.»
Intégration progressive
Pour soutenir la filière de la laine, le collectif Herding Wool, à la pointe de la recherche en la matière, travaille à redécouvrir des savoir-faire oubliés pour intégrer la laine dans des objets du quotidien, comme la tapisserie, les couvertures, les tapis, ou encore les coussins. La laine a aussi un rôle à jouer dans tout ce qui est matelassage de canapés, fauteuils et autres divans, souvent rembourrés par un mix de matériaux synthétiques, note la designer Emma Casella, membre du collectif. «Cette ressource ancestrale couplée à des techniques modernes a vraiment toute sa place dans le monde du design. Mieux, elle peut être intégrée progressivement dans les gammes sans que celles-ci doivent être redessinées», ajoute-t-elle.
La laine suisse ne pourra pas remplacer tous les matériaux synthétiques utilisés actuellement dans le mobilier et l’immobilier. En revanche, relèvent tous les acteurs de la filière, si ce matériau local pouvait en remplacer une petite partie, «on pourrait améliorer la rétribution des éleveurs et mettre un terme à l’incinération aberrante, de surcroît extrêmement énergivore, de cette noble ressource».
Processus de longue haleine
La performance énergétique du premier prototype de Laine&Sens sera testée dans les semaines à venir au sein de l’institut inPACT de la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA). Celui-ci devra mesurer la conductivité thermique du prototype, soit déterminer à quel point la chaleur (ou le froid) traverse facilement le matériau.
Une fois, cette première étape validée, Laine&Sens fera tester son alternative naturelle aux traitements contre les mites, puis s’attellera à être labellisé. La petite structure de Séverine et Jean-Christophe Minni a été primée en 2025 par IDDEA, un prix favorisant la création d’entreprises durables et innovantes à Genève, et est accompagnée par l’incubateur agroalimentaire lausannois Star’Terre.

