«Les agritech doivent apporter une véritable valeur ajoutée pour s'imposer»

Entre opportunités technologiques, évolution de la profession et nouvelles conditions dans un contexte de changement climatique, le conseiller fédéral place de grands espoirs en la capacité d'innovation helvétique. Le chef du Département fédéral de l'économie, de la formation et de la recherche (DFER) nous a accordé un long entretien.
27 novembre 2025 Clément Grandjean
© Matthieu Spohn
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Si je m’adresse au Guy Parmelin viticulteur, qu’est-ce qui vous vient en tête quand vous entendez «agritech»? Gadget ou opportunité?

Je pense à du potentiel et à des opportunités. Ces technologies permettent de simplifier le travail des viticulteurs et des agriculteurs. Mais l’enjeu ne se limite pas à la simplification: les agritech doivent apporter une véritable valeur ajoutée, et non se contenter d’un effet de vitrine.

À quel niveau doit-on profiter de cette valeur ajoutée?

La simplification est centrale. La surcharge administrative est aujourd’hui un sujet majeur, et nous devons tout faire pour l’éviter. Cela implique des précautions en matière de protection des données et une implication active des agriculteurs. Simplifier, c’est aussi gagner en efficacité: si les données sont saisies une seule fois, protégées par la loi et échangeables facilement, toujours avec l’accord de l’agriculteur, alors c’est clairement avantageux.

Quelle est la place des agritech dans la politique agricole fédérale? Comment le Conseil fédéral accompagne-t-il l’agriculture vers l’innovation?

Le Conseil fédéral et l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) cherchent à identifier les technologies réellement utiles et à encourager leur adoption. L’enjeu, c’est de réduire les coûts de production et de préserver les ressources, dans un contexte marqué par le changement climatique et les attentes des consommateurs, qui demandent des modes de production plus économes. Des innovations comme l’irrigation au goutte-à-goutte ou les robots de désherbage ciblé apportent des bénéfices à la fois économiques, environnementaux et sociaux. Réduire l’usage des pesticides de moitié, voire davantage, c’est bon pour l’environnement, mais aussi pour le porte-monnaie.

Homme de terrain

Maître agriculteur-viticulteur de Bursins (VD), Guy Parmelin est membre du Conseil fédéral depuis décembre 2015. À la tête du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) depuis 2018, il est président de la Confédération en 2021 et vice-président en 2025. De l’échelon communal au Palais fédéral, en passant par le comité cantonal de l’Union démocratique du centre (UDC) et le Conseil national, où il siège dès 2003, il s’engage pour la cause paysanne, qu’il défend également en siégeant notamment au sein du comité de la Fédération suisse des producteurs de céréales (FSPC) ou du conseil d’administration de Fenaco.

Le changement générationnel, avec de jeunes paysannes et paysans plus sensibles aujourd’hui à la question de la pénibilité du travail, facilite-t-il cette évolution?

Oui, sans aucun doute. Le recrutement est difficile dans le secteur agricole et il faut lui donner des arguments. Les drones, par exemple, permettent de cartographier les parcelles même en terrain escarpé, comme c’est le cas dans les vignobles du Valais ou de Lavaux, et constituent un vrai plus en termes d’efficacité. Dans un domaine où il est difficile de payer des salaires compétitifs, chaque outil de rationalisation a son intérêt.

Est-ce à dire que les robots vont remplacer nos agriculteurs, ou du moins les ouvriers agricoles?

Il faut rester pragmatique: j’attends de voir pour croire. La promesse d’un robot qui vous permet de tailler votre vigne en vous économisant un mal de dos ou le coût d’un employé supplémentaire est séduisante pour un agriculteur. Mais il voudra d’abord voir si l’efficacité est réelle, s’il n’a pas besoin de repasser derrière son robot. L’aspect sensible reste la protection des données, régie par une loi stricte: c’est toujours à l’agriculteur de décider du partage de ses données. L’exemple de l’e-ID montre que la question dépasse l’agriculture et demeure sujet à débat dans notre pays. Selon moi, la technologie constitue une aide bienvenue à la rationalisation. Il y a bien sûr un peu de méfiance au début, mais lorsque les paysans voient ce qu’ils ont à gagner en termes de confort, d’efficacité ou de sécurité, ils saisissent la balle au bond, comme cela a été le cas dans toute l’histoire de la mécanisation agricole. Reste la question des coûts: les machines les plus sophistiquées ne sont pas de celles que chaque paysan peut acquérir.

Dans un domaine où il est difficile de payer des salaires compétitifs, chaque outil de rationalisation a son intérêt.

Justement, comment garantir que le coût élevé des nouvelles solutions ne creusera pas l’écart entre grandes exploitations et petites fermes?

Je ne pense pas qu’il faille s’attendre à cela. Ces machines sont plutôt destinées à être utilisées via des prestataires de services ou une mutualisation qui permet d’éviter la surmécanisation et de réduire les coûts. Les coopérations entre exploitants, avec une organisation rigoureuse, fonctionnent bien. Plutôt que d’avoir chacun sa charrue, sa sarcleuse ou sa moissonneuse-batteuse, vous vous téléphonez, vous regroupez. Cela demande de l’organisation et il y a toujours une certaine tension aux périodes les plus chargées, mais vous économisez des coûts. Résultat: vous pouvez réduire vos besoins en personnel, vous concentrer sur l’essentiel, avoir une meilleure vie de famille, autant d’arguments importants pour la nouvelle génération.

L’un des principaux soucis des agriculteurs suisses est la compétitivité des prix. L’innovation agricole est-elle une clé pour améliorer cette composante économique?

En partie. L’agriculteur évalue toujours l’intérêt d’une nouvelle technologie. Dans la viticulture, la lutte par confusion sexuelle contre le ver de la grappe a suscité des réticences au début. Mais dès que les viticulteurs ont constaté les économies de traitements chimiques, l’adoption a été massive. À partir du moment où il y a un bénéfice clair, l’innovation s’impose d’elle-même.

La politique agricole est-elle assez incitative en la matière?

Plusieurs programmes soutiennent l’utilisation rationnelle des ressources, par exemple en encourageant l’acquisition de machines plus économes en eau et en intrants. La Confédération a un rôle incitatif à jouer. Prenez les paiements directs: ils sont numérisés depuis vingt ans, ce qui a simplifié les procédures, même s’il a fallu contraindre les professionnels les plus réticents à y passer. Le rôle des conseillers en vulgarisation est crucial pour accompagner les paysans dans cette évolution.

Dans le cadre de sa stratégie de numérisation, l’OFAG a lancé le programme de transition DigiAgriFoodCH, qui doit aboutir en 2031. Où en est-on?

Le programme (ndlr: lire encadré) suit le calendrier établi. Il implique la collaboration de tous les acteurs du secteur agroalimentaire, l’OFAG jouant un rôle de coordinateur. Les premiers résultats sont visibles: une plateforme sécurisée d’échanges sera mise en place prochainement. L’objectif est que l’agriculteur garde toujours la maîtrise de ses données. C’est une question de confiance.

Certaines innovations posent des dilemmes éthiques, notamment en robotique, en génétique ou sur la question des données. Qui analyse ces aspects et quels garde-fous mettez-vous en place?

L’OFAG suit ces dossiers via ses programmes de numérisation, en coordination avec les cantons afin d’assurer la compatibilité des systèmes. Il faut éviter la multiplication de procédures parallèles, ce qui est le prix du fédéralisme. L’OFAG travaille avec la Conférence des directeurs cantonaux de l’agriculture, l’Union suisse des paysans et les organisations professionnelles. Le projet DigiFLUX, par exemple, découle d’un compromis politique: il s’agit d’optimiser et de rendre l’usage des pesticides et des engrais plus transparent, tout en tenant compte des inquiétudes du terrain. C’est une question d’honnêteté du Conseil fédéral vis-à-vis des promesses faites à la population, aussi par le milieu agricole.

Un programme pour guider la transition

En collaboration avec les acteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire, l’OFAG a lancé le programme de transition numérique DigiAgriFoodCH. Cette stratégie, qui doit aboutir en 2031, poursuit quatre objectifs: apporter de la plus-value tout au long de la chaîne de valeur, promouvoir l’interopérabilité, la souveraineté numérique et rendre l’agriculture plus attrayante pour la jeune génération.

+ d’infos digiagrifood.ch

Parmi les fleurons suisses de l’agritech, on cite volontiers Ecorobotix. Il aura fallu une quinzaine d’années pour que l’entreprise atteigne le succès qu’on lui connaît aujourd’hui. Comment accélérer le transfert de ces technologies vers le terrain?

Innosuisse peut soutenir certains projets, tout comme nos écoles polytechniques et des initiatives comme CleantechAlps ou la Swiss Food Nutrition Valley. La Suisse est très bien placée dans le domaine des drones, par exemple. Mais il faut en effet parfois du temps pour atteindre la rentabilité, d’autant que les technologies évoluent rapidement. Nos pionniers, comme Ecorobotix et d’autres, jouent un rôle moteur. Ce qui est certain, c’est que la taille de notre pays limite les débouchés: pour se développer, les entreprises doivent être prêtes à franchir les frontières.

L’innovation agricole vient souvent de l’étranger. La Suisse a-t-elle les moyens de développer localement des solutions?

Oui, grâce à un écosystème favorable: PME dynamiques, formation duale, hautes écoles, clusters et start-up. Le vrai défi reste le financement de ce qu’on appelle la «death valley», c’est-à-dire le passage délicat entre l’innovation et sa commercialisation. Nous devons encore progresser pour éviter que nos start-up ne soient systématiquement rachetées par des investisseurs étrangers. Mais nos institutions restent un atout majeur: ce n’est pas pour rien si la Suisse figure régulièrement en tête des classements internationaux de l’innovation.

Nous devons éviter que nos start-up ne soient systématiquement rachetées par des investisseurs étrangers.

Notre agriculture est faite de petites exploitations, avec des spécificités régionales fortes. Ne risque-t-on pas d’y perdre en adoptant des solutions techniques développées pour d’autres modèles agricoles?

Le danger existe, mais la Suisse a une approche ascendante: les solutions viennent du terrain, et non d’injonctions de l’État. C’est une force. Nous nous inspirons de l’étranger, mais nous adaptons les innovations à nos conditions locales, parce que nous laissons l’économie privée et les agriculteurs développer leurs solutions. Je pense que cette capacité d’innovation locale vient aussi des conditions helvétiques, avec des coûts salariaux élevés, qui nous poussent à optimiser en permanence. Cela nous rend souvent plus résilients face aux crises, comme on l’a vu ces dernières années.

Comment concilier savoir-faire régional et haute technologie?

L’un n’empêche pas l’autre. L’essentiel, c’est la valeur ajoutée et la rentabilité. Certaines petites exploitations très spécialisées peuvent prospérer, tandis que de grandes exploitations peuvent être fragilisées par un endettement excessif. Le prix payé par le consommateur reste la clé. On le voit, même dans l’agriculture biologique, on arrive à une certaine limite parce que le prix est un facteur déterminant. Moins d’administration et plus de valeur ajoutée, ce sont les clés et le grand défi de la future politique agricole.

Le changement climatique change-t-il la donne?

Sans aucun doute. Il a des conséquences à tous les niveaux, avec certaines évolutions qui facilitent le travail à court terme, tandis que d’autres imposent des adaptations lourdes: irrigation, choix variétaux, infrastructures. L’adaptation aura un coût, mais elle est incontournable. Et les technologies peuvent nous aider. Je pense par exemple à l’installation de systèmes d’arrosage au goutte-à-goutte pour limiter l’évapotranspiration. La Confédération accompagnera ce mouvement, notamment par le financement du renouvellement d’infrastructures de drainage et d’irrigation. Du point de vue stratégique, il faut opérer ces changements sans tarder, sinon on sera confronté à d’énormes problèmes.

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