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NATURE
Vingt ans après, les traces de «Lothar» restent encore visibles dans les forêts

Ravagée par «Lothar» en 1999, une parcelle boisée a été laissée vierge de toute intervention en Argovie. Les ­stigmates du passé servent de lieu d’expérience pour que la forêt du futur résiste mieux aux événements extrêmes.

Vingt ans après, les traces de «Lothar» restent encore visibles dans les forêts

L’épaisse végétation assourdit le bruit de nos pas alors que nous progressons sur un sentier qui s’enfonce dans l’ombre. À première vue, la forêt ressemble à n’importe quel bois du Plateau suisse. Mais à y regarder de plus près, nous marchons au cœur d’un enchevêtrement de troncs tombés les uns sur les autres recouvert par la mousse. Nous sommes à Habsburg (AG), dans une région qui, il y a vingt ans, a été l’une des plus lourdement touchées par la tempête Lothar.

La particularité de ce coin de forêt de 31 hectares, c’est qu’il n’a fait l’objet d’aucune intervention humaine depuis l’ouragan. «Il existe cinq sites comme celui-ci, qui nous permettent d’étudier la manière dont la forêt reprend ses droits», explique Thomas Wohlgemuth, chef du groupe de recherche sur l’écologie des perturbations de l’Institut fédéral de recherche sur la forêt, la neige et le paysage WSL. Cette zone est destinée à rester vierge pour cinquante ans.

Des millions d’arbres couchés

«Je me souviens très bien du 26 décembre 1999, souligne Thomas Wohlgemuth. J’étais devant ma fenêtre et regardais les arbres agités par le vent. C’est quand j’ai vu voler une table de jardin que je me suis dit que la situation allait se gâter.» Le chercheur ne croit pas si bien dire. En quelques heures, la tempête hivernale a ravagé les forêts suisses, couchant au sol près de 3% des arbres du pays. Lothar a provoqué des coupures de courant, bloqué routes et voies ferrées et fait 29 victimes, dont plus de la moitié lors des opérations de déblaiement et de débardage.

Après le temps de la sécurisation est venu le choix des mesures à prendre. «Trois options se présentaient: laisser les chablis tels qu’ils étaient, se contenter de retirer le bois tombé ou le dégager et replanter de jeunes arbres.» Pour les besoins de la recherche, c’est la deuxième solution qui est choisie à Habsburg. Puis le temps fait son œuvre. Les essences pionnières, comme le bouleau, commencent par coloniser le terrain dans les chablis dégagés tandis que des pousses repartent avec vigueur de certains arbres brisés. «Cette zone est unique en son genre, relève Peter Schenkel, garde forestier local. Elle nous donne une image de ce qu’est le développement naturel d’une forêt.»

Et à quoi ressemblera-t-elle au terme du demi-siècle prévu, soit dans trente ans? «C’est difficile à dire, répond Peter Schenkel. Il s’agira d’une forêt mixte comportant une grande proportion de hêtres, qui sont une espèce particulièrement concurrentielle. Mais le changement climatique jouera aussi un rôle dans le scénario.» Ce n’est d’ailleurs pas parce que les forestiers n’agissent pas dans cette portion de forêt que le bois ne sera pas utilisable: «Aujourd’hui, certains arbres pourraient déjà être exploités, note le professionnel. On a quelques surprises, comme des chênes qui ont poussé très vite et très droit.»

Tirer les leçons de l’histoire

Outre le fait de voir évoluer une forêt naturelle, un lieu d’étude comme celui de Habsburg est d’abord un moyen d’acquérir de précieuses connaissances. Et il n’y a pas de temps à perdre, puisque la fréquence des événements météorologiques extrêmes comme Lothar augmente dans toute l’Europe. L’objectif des chercheurs? Comprendre ce qui permet à une forêt de résister à un ouragan. «L’idée n’est pas de dire qu’une forêt laissée vierge est la solution, précise Thomas Wohlgemuth. Par contre, nous allons en direction d’une plus grande hétérogénéité des milieux, ce qui favorise aussi bien la résistance des forêts, puisqu’une variété des essences et des tailles d’arbres leur procure plus de solidité, que leur valeur en termes de biodiversité.»

Si Lothar a tant marqué les esprits, c’est aussi à cause de ses séquelles d’ordre économique, puisque la tempête avait, dès l’année suivante, fait chuter d’un tiers le prix du bois en Suisse. Là aussi, les milieux de la forêt espèrent être mieux préparés dans la perspective d’une nouvelle tempête. «Cela reste un problème si les pays voisins sont touchés également. Mais le marché suisse est sans doute plus à même de supporter le choc parce que l’on développe de nouveaux débouchés pour le bois, en particulier celui des feuillus.» Favoriser la résistance et la régénération des forêts, préparer le marché à de brusques sursauts: face à la violence des tempêtes, l’humain ne peut que limiter les dégâts.

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean

Explosion de la biodiversité

Sans précédent en Suisse, l’ouragan Lothar s’est soldé par des conséquences dramatiques, avec un lourd bilan humain et financier. Mais les catastrophes naturelles, qu’il s’agisse de tempêtes ou d’incendies de forêt, ont aussi, de manière indirecte, un impact positif sur la biodiversité. Lothar ne fait pas exception à la règle: après de premières années où les troncs au sol représentaient un risque en matière d’invasion de bostryches, cette biomasse entrée en décomposition s’est changée en un paradis pour les micro-organismes, les champignons et les insectes tandis que l’espace soudain laissé libre a permis un rajeunissement des forêts. Du côté de l’avifaune, les trouées créées par la tempête ont également permis d’observer, localement, le retour en force d’espèces rares attachées à des zones clairsemées devenues peu courantes dans le paysage suisse et à des sites où abonde le bois mort. Parmi eux, on trouve de nombreux représentants de la famille des pics (notre photo: un pic noir), la mésange huppée ou le grimpereau des bois.

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