Sous les pâturages du Chasseron sommeillent palmiers, coraux et coquillages
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Plages de sable fin, palmiers, coquillages… Ne cherchez pas le dépaysement à des milliers de kilomètres: il se trouve sous nos pieds. Il suffit à Antoine Pictet de quelques pas à travers un pâturage pour le démontrer: parmi les pierres qui jonchent le sol, le conservateur de paléontologie au département de géologie du Naturéum de Lausanne déniche sans peine quelques ammonites, un oursin, un morceau d’éponge… «Quand je viens ici, j’ai l’impression de marcher sur le fond marin.»
Toutes ces trouvailles racontent le lieu tel qu’il était avant la formation des Alpes et du Jura. «Il y a 150 millions d’années, une mer subtropicale s’étendait sur toute la région. Il faut se représenter des îles avec des palmiers, une barrière de corail… On a par exemple retrouvé un gros bloc de corail qui était tombé sur la route, un peu plus loin.»
Avant d’entamer notre balade du jour sur les hauts de Sainte-Croix (VD) en compagnie de Naël Wartenweiler, étudiant en géologie à l’Université de Lausanne et stagiaire au Naturéum, et Robert Playe, un habitant du lieu passionné de nature, Antoine Pictet étale deux plans. «On utilise les cartes géologiques: en fonction de l’âge des roches représentées, je sais plus ou moins ce que je vais trouver. Et les cartes topographiques servent à repérer les affleurements rocheux, les éboulis, propices aux découvertes…»
Sa plus belle trouvaille
Antoine Pictet a eu une belle surprise en 2007: «À l’époque où j’étais en bachelor, j’ai découvert l’existence d’ammonites aux coquilles disjointes: ces mollusques ont généralement une forme de spirale, mais on en trouve dont les tours ne sont pas collés entre eux. Lors d’une excursion dans le sud de la France, je suis tombé sur plusieurs spécimens totalement déroulés, d’une espèce alors inconnue.» Ces fossiles sont conservés au Muséum d’histoire naturelle de Genève.
Fascinants mollusques
Il faut un œil bien entraîné pour différencier ces témoins marins des cailloux. Celui de notre guide est particulièrement affûté: il les guette depuis l’âge de 4 ans. Au fil de sa carrière, le scientifique s’est spécialisé dans les ammonites. «Ces mollusques sont fascinants: ils ont évolué très vite et on les utilise pour dater la roche. Grâce à eux, on peut découper le temps en tranches d’une résolution allant jusqu’à 150 000 ans, ce qui est extrêmement précis en géologie.»
Antoine Pictet ne répond pas lorsqu’on lui demande le nombre de pièces prélevées durant toutes ces années. «C’est une donnée secrète, sourit-il. Mais depuis que je me suis lancé dans cette profession, j’ai déposé plus de 10 000 pièces d’intérêt scientifique dans différents musées de Suisse.»
Les collectionneurs ont une image négative, je trouve ça dommage. Ils sont nos yeux et nos oreilles sur le terrain.
Le conservateur ne fustige pas pour autant les collectionneurs, bien au contraire: «Les chercheurs de fossiles ont une image négative. Je trouve ça dommage. Bien souvent, ils sont nos yeux et nos oreilles sur le terrain, à l’image de Robert Playe qui nous signale régulièrement des chantiers et des découvertes.»
Victime d’érosion
Mais la tendance actuelle n’en est pas moins à une protection accrue de ces vestiges. «Dans le cadre de la paléontologie, je ne trouve pas que cela fasse vraiment du sens. D’abord, on prive les gens d’une passion et donc la branche de relève. Et puis, cela ne garantit pas la survie des sites», poursuit le conservateur, qui cite l’exemple des falaises Vaches noires, en Normandie: «Le gouvernement français veut interdire toute collecte sur cette localité fossilifère exceptionnelle: mais cela ne la protège pas pour autant: avec l’augmentation du niveau des mers, l’érosion emporte tout et ce matériel part à la mer.»
C’est l’érosion qui est la première responsable de la destruction de ce patrimoine. «Les autres facteurs sont l’exploitation des carrières et l’urbanisation. Lausanne constitue un gigantesque géotope, mais il nous est très difficile de suivre, tant les chantiers sont nombreux et rapides.» Alors que chaque dépôt de permis de construire fait l’objet d’un examen par le service de l’archéologue cantonal, la prospection géologique ne bénéficie pas d’une telle attention. «La tendance semble être à considérer que les fossiles ont moins d’importance que les vestiges humains», regrette Naël Wartenweiler.
Quand la nature façonne le paysage
Dans un vallon adjacent, nous remontons maintenant un petit cours d’eau. Tout tranquille qu’il est, il donne un aperçu des forces colossales à l’œuvre. «Lorsque le Jura s’est formé, il a pris la forme de plis, avec des crêtes et des vallons. Le sommet des crêtes s’est fissuré et des rivières ont commencé à creuser des combes. Ici, on mesure bien la quantité de matériaux emportés par ces cours d’eau et l’action des glaciers jurassiens, en seulement quelques centaines de milliers d’années.»
À quelques mètres de la berge, un arbre a été renversé par une tempête. Un cadeau pour les paléontologues: dans sa chute, il a retourné le sol avec ses racines, mettant au jour des milliers de fossiles. «C’est un bel exemple de ces situations où la nature travaille pour nous.» Un gros orage, une belle lumière: la quête des collectionneurs dépend souvent des conditions et n’est pas toujours fructueuse.
Collecter avant qu’il ne soit trop tard
La collecte du jour est plus généreuse. En quelques minutes, Naël Wartenweiler et son maître de stage prélèvent une belle quantité de coquillages. «Ce site était déjà connu au début du XIXe siècle: on y a trouvé des restes de calamars géants!» précise Antoine Pictet.
Ce site était déjà connu au début du XIXe siècle: on y a trouvé des restes de calamars géants!
Désormais à nu, le gisement est voué à disparaître: «Dans quelques mois, selon les précipitations, tout sera dans la rivière et il faudra peu de temps pour que ces fossiles soient fractionnés et détruits. On doit l’exploiter tant qu’on le peut.» Ce travail effectué, il s’agira encore de nettoyer ce matériel, avant qu’il vienne enrichir les collections du Naturéum.
Jusqu’à 20 kg par jour
Chaque canton réglemente à sa manière la collecte des fossiles. Depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle loi vaudoise sur la protection du patrimoine naturel et paysager (LPrPNP), «chaque personne peut prélever jusqu’à 20 kg par jour de fossiles et minéraux, en dehors des géotopes qui, eux, profitent d’une protection supplémentaire», détaille Antoine Pictet.
Sur ces sites d’importance, les prélèvements sont soumis à une autorisation cantonale. Une autorisation, assortie d’un émolument de 150 fr., est également nécessaire pour la collecte à des fins lucratives, permettant d’emporter plus de 20 kg de matériel. La loi précise que la découverte de minéraux et fossiles rares doit être annoncée au canton.
«Dans d’autres cantons, la recherche de fossiles peut être interdite, tandis qu’il suffit d’un «permis» comparable à un permis de pêche pour collecter des minéraux», précise le conservateur de la section paléontologie du Naturéum.
Ce dernier ajoute que cette activité se déroule, dans la vaste majorité des cas, dans le respect de la nature. «Il y a quelques soucis dans le Jura suisse allemand où on peut trouver des fossiles très recherchés: des prospecteurs viennent parfois d’Allemagne et creusent des tranchées dans les bois. Mais ils ne représentent qu’une minorité des collectionneurs.»
Actuellement, les perspectives mercantiles sont plus limitées pour ces vestiges, contribuant à une pratique plus respectueuse. «Aujourd’hui, c’est plutôt le marché du luxe qui domine, notamment pour certains fossiles et minéraux qui se vendent à des prix de fou. Mais les collectionneurs, eux, deviennent rares.»


