La guide a gravi des sommets pour faire sa place parmi les hommes

Obtenant son brevet en 2025, la Valaisanne d'adoption compte parmi les rares femmes appartenant à l'Association suisse des guides montagnes. Retour sur un parcours forcément atypique pour accéder à une profession encore largement masculine.
Stéphane Maire
© Louis Dasselborne

Le fourneau dispense une chaleur agréable dans le petit séjour du chalet de Vercorin, où nous reçoit Émilie Wicki. Indiquant un puzzle de 1000 pièces représentant une carte géographique de la Suisse, elle commente: «Ça m’a distraite un peu cette semaine, j’ai du temps maintenant…»

Un bête accident survenu à skis au début de l’hiver et le diagnostic est tombé comme un coup de massue: rupture des ligaments croisés du genou. L’opération est fraîche, la convalescence durera quelques mois. «On a dû quitter notre maison située à l’extérieur du village. Avec les béquilles et la neige, je ne pouvais plus y accéder sereinement. Par chance, la famille de mon mari a pu nous reloger ici.»

Malgré le caractère malheureux de la situation, la jeune femme ne se défait pas de son sourire presque permanent. Ayant obtenu son brevet de guide de montagne à la fin de l’été 2025, cette Anniviarde d’adoption de 36 ans se réjouissait forcément d’entamer sa première saison hivernale, elle qui compte parmi les 3% de femmes à l’exercer en Suisse.

Des obstacles à franchir

Rien ne semblait néanmoins la prédestiner à cette profession. Après plusieurs années passées au Ski-Club de Nyon, ses parents les inscrivent, son frère jumeau et elle, à l’AJ (alpinisme juvénile) du Club alpin suisse (CAS). Les deux adolescents – ils ont 12 ans – mordent à l’hameçon et ne le lâcheront plus. Les années passent, à l’AJ succède l’OJ (organisation jeunesse), puis des cours Jeunesse et Sport. La passion ne fléchit pas et le chemin semble tout tracé pour l’obtention d’un brevet de guide de montagne. Et pourtant…

Après des études gymnasiales, Émilie Wicki accède à l’École hôtelière de Lausanne. Dans la continuité du stage qu’elle y effectue, elle travaille pour la promotion des produits du terroir vaudois. Elle poursuit quelques années comme responsable administrative à l’association Ski Romand. Parallèlement, elle cherche à développer ses connaissances dans le milieu alpin et obtient en 2018 son brevet d’accompagnatrice en moyenne montagne.

Mémorable débattue

Quantité de garçons qu’elle côtoyait durant ses courses privées en altitude ou au sein du CAS sont devenus guides entre-temps. «En tant que femme, je n’osais pas trop y penser. J’estimais qu’accompagnatrice me conviendrait mieux. Bien que les mentalités aient beaucoup évolué, cela reste un milieu masculin et comme je suis un peu timide, je m’interdisais d’y accéder. Mon frère n’a pas attendu, il a obtenu son brevet neuf ans avant moi. Durant tes jeunes années d’alpiniste, si en tant que garçon tu as des 4000 à ton actif, on te conseillera la voie de guide. En tant que fille, c’est plus rare…»

En haute montagne, je me sens chez moi, ce ne serait pas le cas dans une forêt de feuillus du Plateau.

Émilie Wicki exerce à mi-temps comme accompagnatrice pendant quatre ans et garde un très bon souvenir de cette période, mais il lui manque quelque chose. Avec le recul, elle s’étonne d’avoir patienté aussi longtemps avant de franchir le pas. «À l’AJ, j’avais une grande admiration pour le guide qui nous encadrait. Je garde aussi un souvenir ému d’une course que je devais mener en tant que monitrice OJ, vers 18 ans. Nous escaladions la Chapelle-de-la-Glière, près de Chamonix, et accaparée que j’étais par la tâche qui consistait à conduire des enfants – j’adorais déjà ça – je n’ai pas retiré mes chaussons de la journée malgré l’inconfort habituel. Une débattue que je n’ai pas oubliée m’a rappelé ce détail à la fin de la sortie!»

En 2021, elle commence la formation. Le cours d’aspirante guide regroupe six modules répartis sur douze mois. Émilie Wicki effectue les quatre premiers, accouche d’une petite fille, puis termine les deux derniers modules! Elle travaille deux ans comme aspirante en accompagnant des clients sous la supervision d’un collègue breveté: «J’ai adoré! Des courses comme l’arête Mitteleggi à l’Eiger, avec chacune une cliente féminine, ce n’est pas fréquent!» Elle entame et réussit ensuite le cours de guide qui finalement lui permet d’accéder au graal.

Une maison sur les cimes

Pleinement épanouie, elle ne considère pas cet accomplissement tardif avec regret. «Je suis encore en contact avec les accompagnateurs, puisque je dispense les modules de leur cursus liés à la sécurité.» Elle évoque aussi le milieu encore très masculin sans s’en offusquer: «Nous étions cinq candidates à terminer en 2025, pour 21 garçons. C’est exceptionnel et les experts – des hommes uniquement – nous ont très bien accueillies. On sent vraiment une saine évolution depuis que Nicole Niquille a pu obtenir le titre de première femme guide en 1986.»

Venue au métier de guide en partie pour le ski, elle a appris à apprécier chaque saison et exerce à plein temps. «En haute montagne, je me sens chez moi, ce ne serait pas le cas dans une forêt de feuillus du Plateau. Le val d’Anniviers reste un lieu privilégié et la couronne de Zinal et ses 4000 un terrain de jeu extraordinaire. Et, luxe suprême, il m’arrive d’accompagner des clients en compagnie de mon mari, guide lui aussi. Je suis venue par amour en Valais, me suis sentie bienvenue à Vercorin. On m’a même accordé l’honneur de présider la fête des guides de Zinal l’an dernier!» Un signe, assurément…

Son univers

Un livre

«La voie cruelle, d’Ella Maillart. Une auteure qui m’a beaucoup inspirée à l’adolescence et qui a habité le val d’Anniviers.»

Un lieu

«La Cabane Grand Mountet. J’y ai rencontré mon mari. C’est le point de départ de nombreuses très belles courses, et sa gardienne est fort sympathique.»

Un album

«White Creatures, de Black Sea Dahu. Un groupe zurichois d’indie-pop que j’adore!»

Un repas

«Les aubergines à la sichuanaise. Elles me rappellent un beau voyage à vélo au Sichuan.»

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