Malgré les freins, la myrtille gagne du terrain
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Les enjeux
Les quantités récoltées dans le pays ont été multipliées par neuf en vingt ans.
Cette culture demande un grand travail du sol et coûte cher à l’installation, pour une rentabilité sur dix ans minimum.
Un producteur vaudois va bientôt inaugurer une installation d’agrivoltaïsme pionnière.
Dans le sac pour le pique-nique, dans un muesli ou une tarte: en été, les myrtilles sont très appréciées. À tel point qu’en Suisse, les quantités récoltées ont été multipliées par neuf en vingt ans, avec près de 920 tonnes prévues cette année. Ces dernières sont cultivées sur quelque 126 hectares, soit plus de 170 terrains de football, principalement en Thurgovie, à Schaffhouse, Zurich et Saint-Gall.
Deux à trois fois plus grosses que leur cousine sauvage, les variétés plantées proviennent en majorité des États-Unis, telles que la Duke, Blue Crop, Blue Ribbon et Draper, à la chair claire et la saveur douce et sucrée.
En butte ou en pot
Mais comment expliquer un tel essor? «Il y a une forte demande des consommateurs pour des produits locaux, frais et sains. Cette baie est très vitaminée et riche en antioxydants. On parle même de «superaliment», présente Louis Sutter, en charge du groupe de recherche Baies et plantes médicinales chez Agroscope, le centre de recherche de la Confédération. Contrairement aux framboises, elle est facile à transporter et à conserver, ce qui est un avantage pour les consommateurs, les grossistes ainsi que les producteurs qui pratiquent la vente directe. «Enfin, ce fruit permet aux agriculteurs de se diversifier sur une petite surface tout en ayant une garantie de débouché, ce qui est précieux.»
Depuis le début de l’été, l’heure est à la récolte. En Suisse, certaines exploitations travaillent sur des buttes, sur lesquelles s’épanouissent des buissons d’environ deux mètres de haut, ou sur buttes «emballées» dans un textile épais, pour faciliter l’arrosage et la nutrition du végétal. D’autres choisissent l’option de la culture en pot. «La majorité reste toutefois cultivée en pleine terre car il y a peu de maladies du sol, note le spécialiste. Ce fruit s’adapte davantage au cahier des charges biologique que la fraise et la framboise, qui sont de plus en plus cultivées hors-sol.»
Manque de recul
Malgré tout, la myrtille reste une culture exigeante, car demandeuse en main-d’œuvre, aléatoire et chère à l’installation. Pour cause: elle nécessite un sol acide, meuble et tourbeux, peu présent à l’état naturel en Suisse. «Il faut travailler ce substrat avec soin en apportant de la matière organique comme des copeaux de bois et des écorces de pin. À partir de là, deux à trois ans sont nécessaires avant de pouvoir effectuer la première récolte, avec une rentabilité sur dix ans minimum.» Mais surtout, la branche manque de recul et de connaissances sur cette culture encore assez récente.
Pascal Lattion, agriculteur à Collombey-Muraz (VS), confirme. En 2020, il a planté 5000 mètres carrés en pot, sans succès. «Je souhaitais me diversifier en plantant une culture d’été que je puisse récolter après l’asperge, témoigne-t-il. Les buvettes d’alpage sont très demandeuses, puisqu’elles proposent souvent de la tarte à la myrtille aux clients. Mais la culture s’est dégradée après la première récolte. J’ai retenté une deuxième fois avec d’autres variétés, mais rebelote. J’ai décidé d’abdiquer.»
Le Valaisan avait pourtant mis toutes les chances de son côté, soignant le substrat et achetant des filets contre la mouche du cerisier (Drosophila suzukii) et la grêle. «Des conseillers agricoles sont venus m’aider, mais nous n’avons jamais su ce qui a mal tourné, regrette-t-il. Heureusement, j’ai pu revendre le matériel, mais j’ai perdu du capital et de l’énergie. C’est dommage, mais au moins j’ai essayé.»
Gare à la chaleur
Autre obstacle de taille: la sensibilité de ce fruit aux hautes températures et à la sécheresse, ce qui pose problème avec le réchauffement climatique, surtout durant les canicules. À tel point que les arbustes de Olivier Pichonnat n’ont pas supporté la troisième vague de chaleur, fin juillet. «À partir de 32 degrés, les pédoncules sèchent et les baies deviennent noires, comme si on les avait passées au four», raconte l’agriculteur de Lovatens (VD), qui a planté deux hectares en 2009. Heureusement, le Vaudois a limité les dégâts cette année en recouvrant 90% de ses lignes de culture de panneaux solaires spécifiques, alliant ombrage et production énergétique, créant l’une des plus grandes installations d’agrivoltaïsme du pays. «Pendant les fortes chaleurs, il fait cinq à six degrés de moins et les besoins en eau diminuent de 30%. Il ne faut pas oublier que la myrtille est à la base un fruit des sous-bois», s’exclame celui qui est le premier agriculteur à avoir obtenu une telle autorisation d’installation dans le canton – une journée portes ouvertes aura d’ailleurs lieu le 10 septembre, pour les confrères intéressés.
À partir de 32 degrés, les pédoncules sèchent et les baies deviennent noires, comme si on les avait passées au four.
Élargir la fenêtre de récolte
Depuis quelques années, une installation similaire est également en place chez Agroscope. «C’est très prometteur», annonce Louis Sutter, qui informe que son groupe mène aussi des recherches pour évaluer des variétés plus précoces, moins touchées par la mouche du cerisier. «Notre but est d’élargir au maximum la fenêtre de récolte, tout en sensibilisant les consommateurs à leur provenance.» Un travail d’importance, puisque les myrtilles locales ne couvrent actuellement que 6% des besoins du marché national. En 2025, le pays en a importé près de 13 800 tonnes, principalement d’Espagne, d’Amérique du Sud et des Pays-Bas, d’après Fruit-Union Suisse.



