Le stand-up paddle fait des vagues dans les réserves naturelles

Très populaire, la pratique s'invite jusque dans les réserves lacustres protégées. Clubs et cantons multiplient les dispositifs, avec des résultats déjà mesurables. Mais les pratiquants hors club et le transport d'espèces envahissantes restent deux angles morts.
Aurélien Krause

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Les enjeux

Le stand-up paddle représente la première cause d’infraction à la Grande Cariçaie.

Les pratiquants hors club ne bénéficient pas d’un encadrement systématique.

Les paddles peuvent propager des espèces envahissantes. Leur nettoyage entre deux plans d’eaux est fortement recommandé.

Sur la rive vaudoise du Léman, chaque nouveau membre de THE Paddle Club Villeneuve a droit à la même leçon. Devant un support visuel, Vincent Marti, son président, détaille la zone protégée et les bouées jaunes qui la balisent. Depuis la terre, les limites paraissent claires. Sur l’eau, un coup de vent d’ouest ou de bise suffit pourtant à pousser un paddleur averti vers la réserve des Grangettes (VD).

Fondé par trois personnes en 2017, le club compte aujourd’hui 55 membres. Une croissance à l’image du boom qu’a connu le stand-up paddle depuis que les planches ont gagné les grandes enseignes de sport. Silencieux, maniable et praticable sans permis ni examen, l’engin atteint îlots, roselières et sites de nidification longtemps épargnés par la navigation à moteur. Les qualités qui font son succès sont aussi celles qui inquiètent.

Bouées et patrouilleurs

À la Grande Cariçaie, le paddle reste la première cause d’infraction dans les secteurs interdits. Un phénomène apparu en une dizaine d’années, constate Christophe Le Nédic, collaborateur scientifique à l’Association de la Grande Cariçaie (AGC). La loi impose pourtant une distance de 25 mètres autour des roselières. Pro Natura recommande d’en conserver 100, voire davantage devant les groupes d’oiseaux.

Depuis 2022, les incursions sont toutefois en recul. Des panneaux ont été fixés directement sur les bouées jaunes qui bordent la réserve, tandis que la signalétique a été renforcée à terre. Côté fribourgeois, gardes-faune, police et deux surveillants professionnels se partagent les contrôles, en coordination avec le canton de Vaud, précise Andréas Binz, chef de service adjoint au Service des forêts et de la nature. En haute saison, des «ambassadeurs-nature» vont aussi à la rencontre des usagers.

Les effets sont déjà mesurables. À Yvonand (VD), où le dispositif a été testé pour la première fois en 2025, une seule infraction a été relevée durant la saison, contre dix en moyenne les années précédentes. Le recul des incursions aurait aussi profité au héron pourpré. Selon Christophe Le Nédic, neuf couples se sont installés en 2025 près du port de Chevroux (FR), et près d’une trentaine de jeunes ont ensuite été observés jusqu’à Gletterens (FR). Du jamais-vu dans la région depuis plus de 70 ans.

Le Léman renforce aussi ses garde-fous

Sur le Léman, les Grangettes s’apprêtent à suivre la même voie. De grands panneaux rouge-blanc-rouge et des bouées jaunes signalent déjà les zones interdites. Ils seront bientôt complétés par les petits panneaux explicatifs qui ont fait leurs preuves à la Grande Cariçaie. Ces limites ont une fonction très concrète: «Un seul paddle dans une zone interdite peut faire décoller tout un groupe d’oiseaux d’eau», rappelle Romain Dupraz, gestionnaire des réserves naturelles pour Pro Natura Vaud.

Restent les clubs, qui eux aussi prennent part à l’effort. Celui de Vincent Marti adapte ses sorties aux périodes sensibles: lorsque le niveau du Léman est bas ou lors des périodes de nidification, ses membres mettent le cap sur le château de Chillon, à l’opposé de la réserve.

Selon Cédric Reynard, fondateur de WaterWalk, une école itinérante de stand-up paddle établie à deux pas de la réserve des Grangettes, c’est la pratique individuelle qui a le plus progressé, portée par la diffusion de planches bon marché. Hors des clubs et des écoles, ces pratiquants ne bénéficient d’aucun encadrement systématique.

Des réflexes à acquérir

Le problème tient aussi à la lecture du balisage. «Les gens cherchent les mêmes panneaux que sur la route», constate Vincent Marti. Or les codes de la navigation, qui s’appliquent aux paddles comme à n’importe quelle embarcation, restent méconnus de nombreux usagers.

Les codes de la navigation, qui s’appliquent aux paddles comme à n’importe quelle embarcation, restent méconnus de nombreux usagers.

Plutôt que la contrainte, le président du club privilégie la sensibilisation. Avant toute sortie, il invite les pratiquants à se renseigner, notamment en consultant la fiche «Stand up paddle – dans le respect de la nature», publiée conjointement par plusieurs associations. Suivre un cours ou s’inscrire dans un club permet aussi d’acquérir les bons réflexes.

Faciles à déplacer d’un lac à l’autre, les planches soulèvent un autre enjeu: celui du transport des espèces invasives. Le Léman héberge notamment la moule quagga, dont les larves peuvent voyager dans un paddle ou un équipement encore humide, avertit Romain Dupraz. D’où sa recommandation de rincer le matériel à l’eau claire, puis de le laisser sécher avant de plier la planche.

Pas d’immatriculation

Elise Folly, cheffe du secteur Eaux superficielles au Service de l’environnement du canton de Fribourg, confirme le risque, tout en le jugeant globalement inférieur à celui des bateaux, souvent immergés plus longtemps. Ces derniers, s’ils sont immatriculés, doivent d’ailleurs être annoncés et nettoyés à chaque changement de plan d’eau depuis le 1er août 2026. Rien de tel pour les paddles, dont l’absence d’immatriculation compliquerait les contrôles: le canton s’en tient à recommander nettoyage et séchage, sans extension prévue à ce stade.

La cohabitation entre usagers, comme la préservation de la faune, repose largement sur la sensibilisation. Paddleurs et oiseaux recherchent au fond la même chose: le calme. De quoi rappeler que, sur ces eaux partagées, nous sommes tous dans le même bateau.

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