Le futur tunnel géant du CERN inquiète les riverains

Un vaste chantier pourrait débuter dans le Grand Genève, afin de construire un gigantesque collisionneur souterrain. Alors qu'une BD-enquête dévoile l'impact environnemental du projet, les habitants se mobilisent pour faire entendre leur voix.
Lila Erard

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© Tom Tirabosco/Cléo Jansen

Les enjeux

Le CERN prévoit de creuser huit puits entre la Suisse et la France, pour une mise en service de la machine à la fin des années 2040.

Parue hier, la BD Collision dénonce l’impact environnemental d’un tel projet.

Mardi, une initiative constitutionnelle cantonale a été lancée par un collectif citoyen.

Il pourrait s’agir d’un des plus vastes chantiers du XXIe siècle et de la plus grande machine jamais construite par l’humain. En 2030, un anneau souterrain de 91 km de circonférence pourrait être creusé à environ 240 m sous terre dans le Grand Genève.

Lancé par le CERN, Conseil européen pour la recherche nucléaire, ce Futur collisionneur circulaire (FCC), gigantesque accélérateur de particules quatre fois plus grand que l’actuel, vise à comprendre avec plus de précision la création de l’univers.

Un chantier de 15 ans

Durant le chantier, qui durerait près de quinze ans, huit puits géants seraient creusés sur plusieurs zones réparties entre la Suisse et la France, pour une mise en service à la fin des années 2040. L’impact environnemental de ce projet est au cœur de Collision, une BD de Tom Tirabosco et Cléo Jansen, parue hier.

«Au vu de l’ampleur titanesque du projet, nous sommes sidérés de voir que beaucoup d’habitants de la région ignorent ce qui est prévu, déclarent les auteurs. Le CERN a une telle notoriété qu’il est tabou de le critiquer. Nous devons déconstruire le mythe de la neutralité d’une telle institution.»

Aucun bilan carbone publié

Les 120 pages de l’ouvrage retracent deux ans de travail, durant lesquels le duo a visité les territoires concernés et rencontré de nombreux spécialistes. La parole est notamment donnée à Jean-Bernard Billeter, ingénieur et membre de l’association Noé21, qui s’engage pour une consommation sobre des ressources renouvelables et locales. «Il a été l’une des premières personnes à alerter la presse des dangers du FCC. Son travail nous a permis de rassembler des chiffres concrets.»

C’est une fuite en avant déconnectée de la réalité climatique. La recherche fondamentale ne peut pas se faire à n’importe quel prix.

Ces derniers donnent le tournis: plus de 16,4 millions de tonnes de gravats excavés, soit l’équivalent de 3280 piscines olympiques, 800 000 départs de semi-remorques sur douze ans pour les évacuer, soit 45 allers-retours par jour et par site, des milliers de tonnes de béton pour construire les tunnels, de nombreuses réserves naturelles menacées, comme les marais de Sionnet, ainsi que des milliers d’ouvriers à loger.

«Sans compter les importantes ressources en eau et en électricité nécessaires pour la construction et le fonctionnement de l’engin. Pour l’instant, le CERN n’a pas publié de bilan carbone du projet, car il n’existe pas de base légale contraignante. Mais ce collisionneur pourrait consommer autant que l’ensemble du parc automobile suisse pendant trois ans.»

Une démesure technique?

Si des scientifiques, politiciens et habitants ont été interviewés, des penseurs et philosophes – morts ou vivants –, sont aussi convoqués dans le récit, comme Max Weber, l’Allemand Günther Anders ou le théoricien de la collapsologie Pablo Servigne. Le but: décrypter l’idéologie véhiculée par une telle innovation, entre démesure technique, démonstration de puissance et exploitation de la nature.

«C’est une fuite en avant sans certitude de résultats, complètement déconnectée de la réalité climatique, affirment les Genevois, qui dénoncent le greenwashing entrepris par l’institution. La vraie prouesse serait de renoncer à un tel projet, en réalisant une pesée d’intérêt. Il y a tellement d’autres domaines où la science devrait être déployée. La recherche fondamentale ne peut pas se faire à n’importe quel prix.»

Habitants associés à la démarche

Si le CERN espère débuter les travaux au début des années 2030, des procédures de concertation se sont tenues jusqu’à vendredi dernier dans le cadre d’une étude de faisabilité. En plus d’une plateforme web permettant de poser des questions et donner son avis, diverses réunions ont été proposées aux habitants. Y a participé notamment le collectif Co-Cernés, qui regroupe des citoyens et associations opposées au FCC.

Selon lui, le processus est dysfonctionnel. «La majorité des rencontres ont eu lieu durant l’été sur des horaires de travail, et souvent sur les sites les moins impactés. La communication n’était pas optimale, ce qui donnait l’impression que nos voix n’étaient pas prises en compte», déclare Christine Jeanneret, membre du collectif et conseillère municipale à Choulex (GE). Parallèlement, une tribune demandant une «véritable co-décision» a été signée par plus de 80 élus locaux.

Un projet qui soulève des questions

Porte parole du CERN, Arnaud Marsollier dit comprendre que ce «projet ambitieux soulève des questions», tout en souhaitant «poursuivre le dialogue». «Cet outil unique servira aux chercheurs du monde entier. Il y aura évidemment des nuisances au niveau local, mais l’impact global sera positif.»

Et de poursuivre: «La recherche fondamentale et l’intelligence collective sont nécessaires pour résoudre la question climatique», assure-t-il, regrettant le «militantisme caricatural» de la BD. Il ajoute que des mesures ont été mises en place par l’institution ces dernières années pour réduire la consommation de ressources, notamment en eau et en gaz.

Vers un scrutin populaire

Côté politique, le traitement du FCC a été délégué à Berne par le gouvernement genevois, ce qui ne permettra pas à la population de se prononcer dans le cadre d’un référendum. Mais le collectif Co-Cernés n’a pas l’intention d’abandonner. Mardi, il a lancé une initiative constitutionnelle cantonale visant à obliger la tenue d’un scrutin populaire lors du préavis qui devra être rendu par le Canton.

«L’idée est de donner les moyens aux habitants de s’exprimer en provoquant un débat démocratique. Si le Canton se prononce contre au terme de ce processus, Berne ne pourra pas faire la sourde oreille», estime Raphaël Mahaim, l’avocat qui a conseillé le collectif. Dans le cas où l’initiative aboutit, une votation pourrait avoir lieu d’ici deux ans.

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