Importé du Japon par cargo, le niwaki décore les jardins très chics

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Importé du Japon par cargo, le niwaki décore les jardins très chics

L’univers des plantes peut se révéler très sélect. En témoigne l’attrait pour les arbres taillés en nuages, qui se vendent pour certains à prix d’or. Reportage aux portes de Genève, chez un pépiniériste qui les commercialise.

Importé du Japon par cargo, le niwaki décore les jardins très chics

Aucun doute, nous sommes au bon endroit! Non seulement les arbres se distinguent par leurs formes si particulières, mais la pépinière elle-même a un air de jamais vu. Elle est entourée de palissades surmontées de fil de fer barbelé. Il faut dire que le niwaki a de quoi susciter la convoitise. Il est la contraction des mots japonais niwa signifiant jardin et ki pour arbre. Lionel Deville est le propriétaire de la pépinière Bonsaï-Charbonnel à Collonges (F), aux portes de Genève. Il se rend deux fois par an au Japon pour choisir ses arbres en pépinière. Il les importe en direct et les commercialise tant auprès de paysagistes que de jardineries, de communes ou de privés.

En Europe, on désigne souvent le niwaki par le terme poétique d’«arbre nuages». Ce qui le caractérise? Une technique de taille spécifique à même de doter cet arbre de masses végétales denses de part et d’autre du tronc; un âge généralement canonique et une origine géographique lointaine. Tout cela en fait un produit d’exception, plutôt rare et connoté haut de gamme. Comptez de 300 francs pour un arbre de moins de 1 mètre et d’une quinzaine d’années à près de 25 000 francs pour un pin blanc japonais haut de près de 3 mètres et vieux de 85 ans. Un niwaki, cela se mérite et cela se choie!

Cinq semaines en mer

«Au Japon, ces arbres poussent en pleine terre. On les laisse grandir en forme libre durant quelques années avant d’entreprendre une taille de formation draconienne. Les Japonais sont très discrets quant à aux techniques employées, mais elles sont le résultat d’un art séculaire. Ils interviennent à la fois sur le tronc pour lui donner une forme tortueuse par exemple, et sur les branches sélectionnées et guidées avec soin. Ils procèdent ensuite au cerclage des racines afin de pouvoir facilement arracher les arbres le moment venu.»

Les niwakis sélectionnés par Lionel Deville ont déjà leur forme définitive, résultat de dizaines d’années de travail, lorsqu’ils sont chargés sur les bateaux à destination de l’Europe. Ils voyagent en hiver, dans l’obscurité de conteneurs offrant ainsi des conditions végétatives idéales: une température constante de 4 degrés et 100% d’humidité. Ils y sont délicatement entassés, motte sur motte, droits ou couchés, et passent cinq à sept semaines en mer, avant d’être déchargés dans un port européen. «Bien sûr il y a des droits de douane à payer et des contrôles phytosanitaires au départ et à l’arrivée, explique le pépiniériste. L’importation de plantes est très réglementée. Les arbres restent ensuite en quarantaine chez moi avant de pouvoir être commercialisés.»

La Rolls Royce des jardins

Les années passées en pépinière, les frais de transport et l’investissement nécessaire pour constituer un assortiment intéressant expliquent en partie la cherté de ces sujets qui suscitent tant de convoitise. Lionel Deville s’est fait voler des arbres à plusieurs reprises. D’où les airs de camp retranché de sa pépinière. Certaines communes qui avaient choisi des niwakis pour agrémenter leur espace public ont également connu des déconvenues. Résultat: les arbres ont dû être scellés aux pots et les contenants eux-mêmes fixés solidement dans le sol.
S’il est parfois appelé bonsaï de jardin, le niwaki se distingue par le fait qu’il est destiné à la pleine terre plutôt qu’à une culture en pot. Il n’a rien d’un arbre nanifié, le volume racinaire n’est pas limité, l’objectif étant plutôt qu’il incarne la majesté d’un arbre vieillissant. Une végétation dense, des branches horizontales voire cascadant vers le sol sont le propre des vieux arbres.

Au Japon, le niwaki est un élément dans la composition d’un paysage inspiré de la nature. En Europe, il est plus souvent planté comme sujet isolé sur une terrasse au design japonisant ou comme symbole fort dans l’espace public. Parmi les essences qui se prêtent le mieux, on trouve le pin blanc japonais (Pinus pentaphylla), le pin noir (Pinus Thunbergii), le houx (Illex crenata kimme), l’if (Taxus cuspidata), des juniperus et podocarpus. La pépinière Bonsaï-Charbonnel propose également quelques arbustes à fleurs (camélias et azalées) ainsi que des arbres à feuilles caduques Acer ou Enkianthus, appréciés pour leur coloration automnale. Une taille d’entretien suivie et méticuleuse est indispensable si l’on souhaite conserver la silhouette de l’arbre. Le niwaki doit donner l’impression d’avoir été façonné par les éléments naturels et par le temps. Le jardinier n’est là que pour magnifier la nature, mais il est indispensable.

Texte(s): Marjorie Born
Photo(s): Thierry Parel

Questions à Stéphane Krebs, maître paysagiste, expert, enseignant et ­administrateur de l’entreprise familiale à Blonay (VD)

Quelles autres plantes ornementales ont le même standing?

Je citerais les bonsaïs dont les processus de formation sont très proches des niwakis, mais également toutes les essences taillées: les topiaires à la française, les conifères géants, jusqu’à plus de 10 mètres, taillés en spirales ou colonnes pour des jardins à l’italienne ou contemporains. Chênes verts, charmilles ou photinias permettent aussi de former des rideaux, cubes ou sphères pour l’esthétique ou pour préserver l’intimité des jardins. Certaines essences comme les érables du Japon ou les variétés panachées de Cornus controversa rivalisent avec les niwakis. La demande existe encore pour les oliviers centenaires, voire millénaires, mais on assiste à une prise de conscience du public face au problème de pillage du patrimoine de leur pays d’origine. Leur faible rusticité est aussi un problème dans nos régions.

Quelles précautions faut-il prendre pour planter de tels sujets?

Chaque essence a ses propres spécificités dont il faut impérativement tenir compte pour assurer la pérennité de ces végétaux extraordinaires non seulement par rapport à leur prix mais également par respect pour les pépiniéristes qui les ont souvent soignés pendant de nombreuses années, voire sur plusieurs générations.

Rien à voir avec les topiaires

La taille japonaise se distingue de l’art topiaire d’origine antique européenne et qui se pratique prioritairement sur des arbustes à feuillage dense et persistant comme le buis, l’if, le cyprès ou le laurier. Cet art s’apparente à de la sculpture sur végétaux. Il peut prendre des formes très diverses: géométriques, monumentales ou figuratives, etc. Pour le réaliser, les jardiniers taillent les plantes en vert, parfois à l’aide de formes métalliques qui font office de gabarit. L’art topiaire est emblématique du jardin à la française, rigoureux et géométrique.