Nature
Ils vont pagayer du canton de Vaud à la Norvège pour la bonne cause

Samedi, Aline Guignard et Olivier Forney partiront en direction du Cap-Nord en kayak en faveur d’une association romande. De plus en plus de Suisses se lancent des défis sportifs alliant caritatif, voyage et nature.

Ils vont pagayer du canton de Vaud à la Norvège pour la bonne cause

Dans la cave de leur maison familiale, à Vevey (VD), pagaies, gilets de flottaison, réchaud à bois, matelas gonflables et sacs de couchage extrachauds sont soigneusement rangés. Non loin, recouverts d’une bâche, deux kayaks de plusieurs mètres de long attendent l’heure du départ. Ce samedi, Aline Guignard et Olivier Forney partiront en direction du Cap-Nord pour un périple d’un an et demi baptisé «Cap Kayak». Soit 4600 kilomètres entre lacs, fleuves, forêts, mer et fjords. «C’est à la fois excitant et triste de quitter notre quotidien et nos proches. Mais voyager au long cours est plus qu’une expérience, c’est notre mode de vie», déclarent les aventuriers, en couple depuis vingt ans.

C’est qu’ils n’en sont pas à leur première expédition. Entre 2012 et 2014, le duo a sillonné vingt-sept pays d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Europe à vélo, avant de repartir deux ans plus tard en Suède en compagnie d’une meute de huskies, puis de pédaler de Taïwan vers l’ouest. «Nous avons toujours tenu à nous déplacer avec des moyens non motorisés, à hauteur humaine. Le kayak offre un regard différent sur notre environnement, car il permet de découvrir le paysage par la mer. En revanche, nous n’en avons jamais vraiment fait, à part en Ardèche, s’esclaffe le couple. Mais ce sport méditatif devrait nous plaire.»

 

Se faire plaisir et sensibiliser

Les embarcations seront mises à l’eau à Yverdon-les-Bains, mais les deux sportifs ont prévu de s’y rendre à pied, «car le voyage commence toujours devant la maison», glisse le quadragénaire, qui en a fait sa devise. Ils rejoindront le lac de Bienne par le canal de la Thielle, puis l’Aar, avant de descendre le Rhin en direction d’Amsterdam et de Copenhague. «Nous allons dormir sous tente et peut-être chez l’habitant, si l’occasion se présente. Pour nous nourrir, nous avons prévu de pêcher une fois en mer. L’idée est aussi d’en apprendre plus sur les plantes sauvages comestibles et les algues», souligne Aline, 37 ans. Après quelques mois d’hivernage au nord de la Suède, les Veveysans fabriqueront de petits traîneaux semblables à des pulkas pour tracter leurs canots de l’autre côté du pays, sur 550 kilomètres. «La partie qui longe la mer de Norvège sera plus rude, car nous serons soumis aux courants océaniques agités et aux températures glaciales, décrivent-ils. Il est important d’avoir chacun son kayak, pour pagayer à son rythme.» Le retour? «Cela dépendra de nos envies et de notre énergie. Nous vivons de peu et nous avons pu mettre des sous de côté», expliquent ceux qui exercent les métiers d’ergothérapeute et d’éducateur spécialisé.

Sportive et écoresponsable, cette expédition est également philanthropique, puisque chaque kilomètre parcouru peut être «acheté» au prix de cinq francs. Ces dons sont entièrement reversés à l’association romande Zoé4life, qui lutte contre le cancer de l’enfant. «Nous avions envie d’apporter une autre dimension au voyage, en servant une cause qui nous tient à cœur», affirme Aline, qui a elle-même été guérie d’un cancer à l’adolescence. L’avancée de la collecte sera communiquée sur leur site et les réseaux sociaux. «Notre objectif est de sensibiliser les gens qui nous suivent, d’où l’importance de partager régulièrement nos aventures. Près de 4000 francs ont déjà été récoltés!» se réjouit Olivier.

 

Donner du sens au voyage

En Suisse, les défis sportifs alliant caritatif, voyage et nature sont de plus en plus fréquents. Ainsi, vingt-cinq ont été organisés en faveur de Zoé4life en 2021, contre sept en 2018. Ceux-ci représentent environ 5% des dons reçus. Parmi les plus courants: les courses à pied, les randonnées et les tours à vélo. Mais aussi les traversées du Léman en paddle et à la nage, les expéditions à roller, à cheval ou à la voile, en Suisse et à l’étranger. Pour Natalie Guignard, directrice de l’association, le succès de ce type de collecte n’est pas étonnant: «Les donateurs – souvent des proches – sont admiratifs de l’effort sportif et de la générosité de la démarche. Ils participent volontiers, car ils peuvent donner de petites sommes. De plus, les Suisses, qui ont une bonne qualité de vie, sont prêts à soutenir ceux qui sortent de leur zone de confort, surtout si c’est pour une association locale. Depuis la pandémie, cet élan de solidarité est encore plus fort», remarque-t-elle.

Pour les aventuriers, partir pour la bonne cause est également une manière de se motiver et de donner du sens au voyage. À l’image d’Emmanuel Baechler, retraité glânois qui a randonné jusqu’en Belgique avec deux amis l’année passée. Leur but: collecter des fonds pour offrir des activités de loisirs aux personnes atteintes de sclérose en plaques et de Parkinson. «Environ 50000 francs ont été récoltés, soit cinq fois plus que prévu. Les donateurs ont été séduits, car ce projet humain a eu un impact concret dans la région», témoigne-t-il.

Félix Yusupov, collégien genevois de 17 ans, a quant à lui traversé tous les cantons suisses à vélo avec trois camarades, pour l’association Rêves Suisse, qui aide des jeunes atteints de maladie ou de handicap à réaliser leurs désirs. «Découvrir notre beau pays et ces habitants tout en soutenant des personnes moins chanceuses que nous était une expérience incroyable. Nous en sommes fiers», dit-il. Une idée que résume en une citation Natalie Guignard: «On ne peut pas aider tout le monde, mais tout le monde peut aider quelqu’un. Alors, autant le faire en conciliant plaisir, tourisme et découverte.»

+ d’infos www.chasseursdhorizon.com. Leur compte Facebook: @olivieretaline et Instagram: chasseursdhorizon

Texte(s): Lila Erard
Photo(s): Mathieu Rod

Questions à Mélissa Girardet, anthropologue et spécialiste du «volontourisme»

Comment peut-on définir ce terme, entre volontariat et tourisme?

Il s’agit de séjours payants dans lesquels les gens s’engagent à participer à un projet de développement à l’étranger, comme la construction d’une école. Il y a un engouement pour cette forme de tourisme depuis dix ans, surtout dans le monde occidental.

Quels sont les points communs entre cette pratique et les défis sportifs caritatifs, à la mode en Suisse?

Il y a l’idée de concilier un désir consumériste d’«ailleurs» et de dépaysement, propre au tourisme de masse, avec une volonté éthique de donner du sens au voyage, ce qui est mieux valorisé socialement. Ce phénomène illustre une nouvelle façon de s’engager tout en s’épanouissant, ce qui est moins contraignant que de faire du bénévolat chaque semaine par exemple. La motivation première reste la soif d’aventure et de découvertes.

Comment expliquer le succès des collectes de dons par le biais de ces initiatives?

Cette manière indirecte et humaine de récolter des fonds booste la confiance de la population envers le monde parfois opaque des associations caritatives. Ainsi, les Suisses qui partent à l’aventure sous la bannière d’une organisation mobilisent beaucoup de donateurs.