La longue marche vers le couronnement d'une reine d'Hérens
Comme chaque année, de mars à mai, les célèbres vaches noires à cornes vivent au rythme des combats de reines organisés par les différents syndicats d’éleveurs et chapeautés par le Race d’Hérens Tour. Les éleveurs ont dorloté leurs bêtes durant l’hiver dans l’espoir d’en couronner une lors de la finale nationale qui aura lieu les 9 et 10 mai dans l’arène de Pra Bardy à Aproz (VS). L’une d’elles, la dénommée Frimousse, s’apprête à vivre sa première finale, pour le plus grand bonheur de sa propriétaire Melissa Uttinger.
Pour nous aider à comprendre comment naît une reine, l’éleveuse de Vollèges nous ouvre les portes de son étable, située au bout d’un chemin à deux pas de Sembrancher. L’élevage des vaches d’Hérens est une passion qui remonte à son enfance. «Je passais régulièrement mes vacances d’été sur un alpage avec mes voisins qui avaient des vaches laitières et deux hérens qu’un agriculteur leur confiait pour les préparer aux combats du Comptoir de Martigny, explique la jeune femme. C’est là que j’ai attrapé le virus.» À 10 ans, l’âge où l’on reçoit sa première bicyclette, Melissa Uttinger se voit offrir sa première vache d’Hérens. «Un joli petit veau, qui n’avait rien de spécial, mais que j’ai quand même aimé», raconte-t-elle, amusée.
Aujourd’hui, elle compte parmi son cheptel une dizaine d’hérens, dont quelques têtes couronnées. C’est le cas de Faika, sacrée «reine des reines» en 2024, qui fait sa fierté. Mais aussi de la jeune Frimousse, la fille de Faika, génisse de 3 ans qui vient de gagner le titre de «reine des génisses» lors des matches de qualifications à Martigny ainsi que Terrible et Hartikainen qui se sont classées respectivement 3e et 4e.
Repérer les futures championnes
Mais comment fait l’éleveuse pour repérer les futures championnes? Même si les vaches d’Hérens ont un caractère naturellement combatif, certaines le sont plus que d’autres. «Pour moi, les bonnes vaches ont beaucoup d’expression dans l’œil. C’est à l’intensité du regard que je me fais une idée du caractère de la vache.» Pour souligner ses dires, Melissa Uttinger pointe Faika. «Regardez-la. Même si elle est couchée, elle observe tout ce qu’on fait. C’est un bon indicateur.» Pour Ève Tièche, vétérinaire spécialisée dans le soin des vaches d’Hérens, c’est en les sortant dans les matches qu’on peut vraiment se faire une idée de leurs aptitudes. Là, on peut observer comment elles vont regarder les autres, si elles acceptent ou non la lutte.
Il n’y a pas que le comportement, la génétique compte aussi dans un univers où l’on voit souvent se succéder de véritables dynasties de championnes. «Derrière Faika, il y a cinquante ans de classement, c’est une lignée qui donne beaucoup, précise la jeune femme. Terrible, elle, est de la même famille que les hérens que j’ai connues enfant à l’alpage et qui étaient parmi les meilleures du Valais.»
Sans surprise, le choix du taureau pour assurer la descendance est une étape délicate. Là aussi, Melissa Uttinger a une façon bien à elle de procéder: «Quand je choisis un taureau, je regarde – avant son pedigree ou son palmarès – à quoi ressemble sa mère. Je ne choisirai jamais un taureau issu d’une vache dont l’apparence ne me plaît pas.» Si la génétique joue bien sûr un rôle, ce n’est pas le seul facteur, nuance quant à elle la vétérinaire: «Sinon, on aurait toujours les mêmes en finales.»
Et le dopage?
Qui dit compétition dit risque de dopage. Une procédure a été mise en place pour déceler de potentielles traces d’anti-inflammatoires qui minimiseraient d’éventuelles douleurs ressenties lors des combats. Des prises de sang sont réalisées par le vétérinaire du match à l’issue de celui-ci sur des vaches tirées au sort. «Généralement, c’est une des trois premières qui est testée. À ma connaissance, on n’a jamais eu de résultats positifs pour l’instant. On fait cela surtout dans le but de dissuader les éleveurs», explique la vétérinaire Ève Tièche.
Se préparer pour les combats
La deuxième partie du travail d’éleveur, c’est la préparation aux combats. «C’est un art, explique la Valaisanne. L’entraînement physique ne se fait pas durant les deux dernières semaines avant le match, mais tout l’hiver.» L’élément le plus important, c’est l’aspect cardiovasculaire. «Un combat de reines, c’est comme un marathon, on travaille le souffle. Du coup, je les promène énormément, pas juste une demi-heure le matin et une demi-heure le soir, mais pour de longues balades.» Lorsque les vaches ont la même puissance, un combat peut durer longtemps. «Mais si la vache est bien entraînée, ça peut lui donner le petit coup en plus», confirme Ève Tièche.
Melissa Uttinger accorde aussi une grande importance à l’alimentation, préparant une nourriture équilibrée pour avoir un animal «tonique comme un athlète». Certains éleveurs peuvent être tentés de pousser leurs bêtes en leur donnant des granulés en plus grande quantité. Mais cette nourriture riche en hydrate de carbone peut avoir des effets négatifs sur la santé, notamment en provoquant des diarrhées, tout abus s’avère donc risqué.
Lien subtil
Reste un dernier ingrédient, et non des moindres: l’amour qu’on témoigne à ses hérens. «Il faut qu’elles sentent qu’on est près d’elles, car ce sont des animaux très sensibles et c’est ce lien subtil qui fait la différence. Elles nous redonnent beaucoup de ce qu’on leur donne. Les combats, elles les font pour nous.»
Et puis dans les combats de reines comme dans toute compétition, il y a le facteur chance. Tout éleveur sait qu’il y a des jours avec et des jours sans… «Si ta vache n’a pas envie de lutter ce jour-là, tu peux faire tout ce que tu veux, ça ne changera rien», conclut, philosophe, Melissa Uttinger.
Deux types de combats
Il faut distinguer les combats en arène, qui se déroulent devant public sous forme d’affrontements encadrés, selon différentes catégories et en deux phases: une phase éliminatoire et la finale, en mai, au terme de laquelle le titre de «reine nationale» est décerné à une seule vache. Et l’inalpe qui consiste en des combats spontanés à l’alpage entre troupeaux de différents éleveurs. Les vaches se battent pour établir la hiérarchie, les résultats de ces luttes sont consignés pour désigner, le dernier jour de la saison, la «reine de l’alpage». Les deux types de combats requièrent des qualités différentes: certaines championnes en match ne rivalisent pas sur l’alpage, et vice-versa.

