Tourisme, musique et raclette: dans les vénérables ruelles de Bruson, on décoiffe joyeusement la tradition
Un souffle, un remuement de paille, une ombre plus noire dans l’encadrement de la porte, une paire de cornes sous laquelle nous fixe un œil brillant comme une goutte d’eau. Une poignée de vaches d’Hérens dans une étable située en plein cœur du village. La ruelle monte, s’incline vers la gauche et c’est la rue principale qui s’étire, fin trait de goudron encadré par deux rangées de bâtiments de pierre et de bois.
Ils se ressemblent sans se ressembler, ces greniers, certains sont dans leur jus, d’autres dévoilent derrière de grandes vitres des lofts contemporains. Sur les madriers burinés, bois de cerf ou trophées de bouquetins rappellent qu’ici la chasse réunit autant les fidèles que la petite chapelle Saint-Michel les jours de messe.
La raclette a son temple
Mais Bruson compte une autre religion. Son temple est un ancien départ de téléphérique reconverti en restaurant, son autel un four à raclette, son hostie une demi-meule. Nous avons rendez-vous dans le Raclett’House tenu par Eddy Baillifard. Autour des tasses de café, des représentants de trois époques du village. Gaston Barben, figure de la société de remontées mécaniques de Verbier et organisateur d’événements sportifs, Eddy bien sûr, devenu à l’international le visage du fromage à raclette, qui débarque en accompagnant le claquement de la porte d’un retentissant «Bondzô!» et les jeunes, Sébastien Olesen et Michel May, directeur et programmateur du PALP, ce festival protéiforme qui a ancré Bruson sur la carte culturelle helvétique.
Parlez de Bruson à Lausanne, Genève ou Zurich et il y a fort à parier que votre interlocuteur citera le PALP. Depuis 2010, le festival fait parler de lui grâce à une approche résolument ancrée dans le territoire qui l’a vu naître. Concerts de métal sur des alpages, bal masqué dans un château, brunch sur un télésiège, performances artistiques dans des carnotzets, balades dans les vignobles ou raclettes sur fond d’électro, l’équipe sait surprendre son monde.
Un équilibre naturel
Si l’élan instauré par l’événement fait partie intégrante de ce qui fait le Bruson d’aujourd’hui, il ne saurait se résumer à cela. Face au grand voisin qu’est Verbier, le village a connu les hauts et les bas de toutes les localités alpines. «Il y a encore quelques décennies, les routes étaient en terre battue, se souvient Gaston Barben. Les enfants jouaient dans les rues, donnaient un coup de main pour s’occuper du potager et des bêtes. Chaque famille produisait de quoi se nourrir.»
Le village comptait deux cafés, deux laiteries, deux épiceries, comme dans tant de ces vallées où les rivalités politiques mettent en concurrence fanfares ou alpages. Et comme dans tant de ces vallées vient l’exode vers la plaine et ses emplois. Reste que le village ne se laisse pas faire: culture de petits fruits et remontées mécaniques (lire l’encadré) compensent en partie l’attraction des centres urbains. «Le village a bénéficié de la dynamique du val de Bagnes, analyse Sébastien Olesen. L’économie florissante de la région est un atout.»
Un peu d'histoire
L’existence du village de Bruson est attestée depuis 1300. Les interprétations divergent quant à l’origine de son nom: il pourrait évoquer aussi bien la pratique qui consistait à mettre le feu aux pâturages que les broussailles qui couvraient une partie de ce plateau perché à 1000 m d’altitude. Au XVe siècle, Bruson est réputé pour ses mines d’argent, toujours visibles aujourd’hui sur les hauteurs du village. L’économie du lieu repose néanmoins largement sur une agriculture de montagne traditionnelle, qui connaît une mutation dans les années 1960 lorsqu’on y introduit, sur une proposition de Pierre Deslarzes, la culture de framboises, cassis et fraises. Le centre exploité par la station de recherche Agroscope attire des spécialistes de toute la Suisse, et continue de servir de lieu d’expérimentation agronomique. Le plus grand chamboulement interviendra en 1962, avec la construction du télésiège qui emploiera dès lors de nombreux habitants du village. Il sera remplacé en 2013 par une liaison directe depuis Le Châble.
Cabane à BD et boules en bois
Bruson compte un peu plus de 500 habitants à l’année, près du double en saison. Outre son charme et son panorama, il peut compter sur une agriculture encore vivace et des ambassadeurs de choix pour attirer un tourisme centré sur le terroir. «Le Brusonais est festif et accueillant, résume Eddy Baillifard. Mais tu ne l’écris pas, hein!» On vient de loin pour s’initier à l’art de la demi-meule en compagnie du maître, casquette vissée sur la tête et gouaille inimitable. Sans doute ne faut-il pas chercher plus loin le secret de ce Bruson qui dessine son destin sur un fil tendu entre passé et présent, tant ses acteurs semblent se jouer de cet équilibre qui, ailleurs, pourrait sembler artificiel. Dans quelques années, une Maison de la Raclette devrait achever d’asseoir le village en tant que capitale de ce plat emblématique.
Bien sûr, tout ne se fait pas tout seul, et Sébastien Olesen a parfois fort à faire pour convaincre un paysan d’accueillir un concert de rock sur son alpage. Mais le jeu en vaut la chandelle, et la renommée du PALP ruisselle sur un Bruson dont le festival est devenu un acteur central.
Nous ne voulions pas juste installer les bureaux du PALP ici, mais mettre sur pied des projets qui profitent au village à long terme.
Les verres à vin qui avaient subitement remplacé les tasses sur la table sont vides, il est temps de visiter le village pour s’en rendre compte. Face au nord-est, Bruson s’étire en étages, ses ruelles au parfum de bois chauffé au soleil font comme des courbes de niveau dans la pente, en haut le Raclett’House, en bas l’école, entre-deux la chapelle du XVIIe qui pointe modestement son clocher de pierre, le Carrefour du Village et, dans la rue du Clou, les bureaux du PALP.
Le pari de Sébastien Olesen est devenu une véritable PME qui emploie dix-sept personnes. «On ne voulait pas juste poser nos bureaux ici, mais mettre en place des projets qui profitent au village», note Michel May. Parmi eux, des expositions et résidences artistiques, mais aussi l’aménagement d’une ancienne grange en fabuleuse «Cabane à BD» ou la construction d’un parcours de boules en bois entre Bruson et Le Châble: élaboré avec la complicité de forestiers et artisans locaux, «Rouli Bouli» attire près de 20 000 personnes chaque année.
Bio Express
Gentilé
Les Brusonnins ou Brusonnintzes
Noms de famille les plus répandus
Baillifard, Besse, Deslarzes, Filliez, Vaudan
Une spécialité culinaire locale
La raclette, à déguster chez son plus fervent ambassadeur, Eddy Baillifard.
Une date importante
Le 8 mai, date de la fête patronale de la Saint-Michel.
Une anecdote historique
En 1964, Bruson a été choisi comme village de montagne modèle dans le cadre de l’Exposition nationale.
L’épicerie ressuscitée
On passe devant La Brusonette. Fruits et légumes frais, produits du terroir local et de première nécessité voisinent dans les rayons de cette épicerie qui revit depuis que le PALP en a repris l’exploitation en 2021. «Ça commence tout juste à tourner, confie Sébastien Olesen en souriant. On a une super épicière, les gens du coin jouent le jeu. Le succès de ce genre de projet tient beaucoup aux personnes, mais ça prend du temps.»
Coup de chance, le temps, c’est une ressource que l’on parvient encore à trouver ici. Celui d’échanger autour d’un verre, sur un banc ou au fil du sentier qui longe le bisse des Ravines, réhabilité en 2013 par les Brusonnins. D’une ruelle à l’autre, on rencontre les anciens et les nouveaux. Il y a Pierrette Besse mémoire du village du haut de ses nonante et quelques printemps et mère du plus célèbre moustachu du coin, un certain William qui fera les grandes heures du ski helvétique dans les années 1990.
Un lieu spécial
Il y a Josie Bitar, illustratrice originaire du Liban dont le trait expressif et coloré se décline aussi bien dans des livres pour enfants que sur des affiches promouvant les événements locaux. Celle qui a grandi dans l’effervescence de Beyrouth s’est découvert il y a dix ans un amour profond pour le calme des Alpes. «Ici, il y a quelque chose qui s’est déclenché en moi, confie-t-elle en embrassant du regard le panorama qui nous entoure. C’est un lieu spécial. On ressent toujours une dynamique particulière en montagne, mais à Bruson, c’est encore différent, avec des gens qui ont envie de s’impliquer.»
Il y a François Veuthey, justement, conseiller agricole engagé au sein du Conseil communal pour défendre les intérêts de son village natal. Il collabore avec son cousin Émile Deslarzes, qui élève 550 brebis basco-béarnaises sur les hauts de Bruson. «L’agriculture se porte bien, dit-il. Il y a une cinquantaine d’années, la commune a eu l’intelligence de créer des structures qui tiennent la route, notamment en matière d’irrigation.»
En chiffres
541 habitants (avec les Mayens de Bruson)
9 bébés nés en 2025
7 exploitations agricoles
1929, année de création de la Jeunesse Bruson-Sapey, qui organise notamment la fête de la Saint-Michel
2,5 km, la longueur du bisse des Ravines
12 000 mots dans le dictionnaire du patois du val de Bagnes
26 km de pistes sur le domaine skiable de Bruson
Patrimoine bien vivant
La journée tire à sa fin, on rallie dans l’air qui fraîchit le Carrefour du Village. L’établissement a lui aussi été sauvé par des locaux, Léonard Perraudin en tête: «Ce restaurant, il est central pour le village, dit derrière son verre l’entrepreneur qui a fédéré une grappe d’acteurs brusonnins pour racheter le restaurant, et entend rénover la grange attenante pour en faire un hôtel. Il ne faut pas laisser partir ce patrimoine.»
À Bruson, le patrimoine n’est pas seulement de pierre et de bois: le patois est encore pratiqué par quelques dizaines d’habitants. Ils peuvent s’appuyer sur le travail de fourmi réalisé par des passionnés, à l’instar de Jean-Pierre Deslarzes, qui a participé au monumental inventaire du patois de la vallée. Chaque année, la société des Patoisants de Bagnes monte une pièce de théâtre, tandis que le parler d’antan se décline depuis peu en capsules vidéo. «Ce langage est devenu mystérieux, relève le médecin retraité. Mais il intéresse les jeunes. Et il a beaucoup à dire de notre territoire.»
Si on cite toujours volontiers quelques mots de patois, c’est plutôt en français qu’on refait le monde au zinc du Carrefour, sans distinction de génération, les visiteurs de passage vite intégrés autour d’une bouteille ou d’un jeu de cartes. Bercé par le brouhaha des rires et des conversations qui s’élèvent dans la nuit tombante, on ne peut pas s’empêcher de repenser à la conclusion énoncée tout à l’heure par Eddy Baillifard: «Si tu nais ici, tu ne pars plus. Tu as les racines trop profondément plantées.»
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