Secouée par le climat, l'aviation s'adapte pour maintenir le cap
Les enjeux
Les événements climatiques extrêmes fragilisent les infrastructures, menaçant directement les aéroports et les centres de contrôle.
Les hautes chaleurs diminuent la portance et les orages compliquent la gestion des vols.
Le trafic aérien s’en retrouve perturbé, engendrant retards, détours et surconsom-mation de carburant.
Si le secteur aérien contribue significativement aux émissions de gaz à effet de serre, il subit désormais les effets du dérèglement climatique de plein fouet. Les phénomènes extrêmes s’intensifient, et mettent à mal les opérations aéroportuaires et les infrastructures. «On ne parle pas d’un futur hypothétique. Non, on le voit déjà, ça nous touche», insiste Thierry Brégou, spécialiste environnement chez Skyguide, société chargée du contrôle et de la sécurité du trafic aérien suisse et des régions limitrophes.
Un événement a fait monter la pression. Juin 2024: sous des pluies diluviennes, l’aéroport de Genève vacille. Le sous-sol du centre de contrôle est inondé, les systèmes de refroidissement perturbés. Fait inédit, l’espace aérien genevois est temporairement fermé. «Ça a été un épisode marquant, qui a agi comme un déclic», avance le spécialiste de Skyguide.
Nombreux défis
Davantage qu’un cas isolé, l’incident confirme ce que la science s’évertue à démontrer: avec le dérèglement, les phénomènes extrêmes, comme les fortes précipitations, s’intensifient. Cette «perturbation opérationnelle rare et importante directement liée à un événement météorologique extrême» est la preuve, selon Eurocontrol (Organisation européenne pour la sécurité de la navigation aérienne) et ACI Europe (Conseil des aéroports Europe), que ces risques ne sont plus théoriques mais tangibles. Pour le secteur, l’avertissement est clair: il faut s’adapter et renforcer sa résilience.
Outre la hausse des précipitations, la montée des températures a un impact considérable au sol, surtout à l’heure du décollage. Pour s’élever, un avion doit avoir une portance suffisante. Or, lorsque les températures grimpent, l’air devient moins dense. Résultat: les ailes portent moins et la prise de hauteur se fait plus difficilement. «C’est plus préoccupant pour les aéroports entourés de montagnes comme Sion ou dans les Grisons, où il faut grimper rapidement», détaille Mikhaël Schwander, météorologue chez MétéoSuisse.
Pour compenser, les appareils doivent prendre plus de vitesse – donc utiliser des pistes plus longues. Si celle-ci est trop courte, la charge de l’avion doit être réduite. «Dans certains aéroports aux États-Unis, les compagnies limitent le nombre de passagers par vol», indique le spécialiste environnement.
Retards en cascade
Même si la Suisse n’est pas la région la plus exposée, elle n’est pas à l’abri pour autant, rappelle l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC). Le relief montagneux favorise les orages, appelés à devenir plus intenses. «Le changement climatique engendre davantage d’énergie dans l’atmosphère, ce qui revigore les orages», note Julia Schmale, climatologue et directrice du laboratoire valaisan de l’EPFL de recherches en environnements extrêmes. En vol, ces perturbations obligent les pilotes à dévier leur trajectoire, entraînant des retards et une consommation plus élevée de kérosène.
À l’échelle européenne, Eurocontrol a relevé pour la première fois qu’en 2023, les mauvaises conditions météorologiques sont devenues la principale cause des retards. Entre les étés 2023 et 2024, ces retards ont presque doublé. En Suisse aussi, Skyguide note une hausse globale de 45% sur la même période, dont plus d’un tiers imputable aux facteurs météorologiques. «La situation s’est améliorée en 2025 grâce à une meilleure coordination entre les parties prenantes et une anticipation accrue», relève Thierry Brégou.
La situation s’est améliorée en 2025 grâce à une meilleure coordination entre les parties prenantes et une anticipation accrue.
Les turbulences, aussi, gagnent en intensité, notamment en raison des cisaillements du vent. Impressionnantes, elles restent cependant sans danger pour les avions, rappelle Swiss. «Les risques de blessure n’apparaissent que lorsque les passagers et l’équipage ne sont pas attachés et que les objets ne sont pas sécurisés», précise la compagnie aérienne. La technologie permet toutefois de mieux anticiper. Programmes d’échange de données en temps réel, radars météorologiques sophistiqués et nouvelles applications aident les pilotes à mieux évaluer la situation et éviter les zones les plus turbulentes.
À l’échelle internationale, les menaces aussi s’accumulent: montée des eaux mettant en péril les aéroports côtiers, incendies à répétition ou encore dégel du pergélisol dans les régions nordiques. «Pour les aéroports construits sur le pergélisol, sa fonte pourrait rendre leur exploitation impossible, car l’infrastructure en souffrirait trop», avertit Julia Schmale, spécialisée en sciences atmosphériques polaires.
Mesures concrètes
Dans ce tableau préoccupant, un effet pourrait toutefois jouer en faveur du secteur: la diminution des chutes de neige, susceptible d’alléger les perturbations hivernales.
Face à ces défis, le secteur est contraint de s’adapter. L’OFAC recommande d’intégrer pleinement les risques climatiques dans la gestion des aérodromes, en tenant compte des spécificités locales et des projections futures. À Genève, un système de secours de refroidissement a été ajouté aux locaux de Skyguide à la suite de l’épisode de 2024, un bassin de rétention a été dimensionné selon les futures prévisions de pluies, et des plans canicules ont été mis en place, notamment pour permettre aux collaborateurs sur le tarmac de se rafraîchir.
L’aviation a appris à dompter le ciel. Aujourd’hui, elle doit composer avec un climat en pleine mutation, qui vient chambouler toutes ses certitudes.


