Sur grand écran, le combat d'un néopaysan pour accéder à la terre

Bientôt en salle, Devenir paysan suit la reconversion d'un fils de médecin et diplômé universitaire lausannois. Une manière pour les réalisatrices de pointer les difficultés de reprendre une ferme hors héritage et l'urgence de soutenir politiquement la relève.
Lila Erard
© Valentin Flauraud
© DR

Dans la première scène, Léonard Giorgis enfile ses chaussures pour installer des filets de clôtures pour le bétail. À ses côtés, son maître d’apprentissage lui donne des conseils. Nous sommes à l’été 2022 et le jeune homme de 26 ans entame une formation d’agriculteur à la ferme des Éterpis, à Gollion (VD).

Le documentaire Devenir paysan, diffusé en Romandie ces prochaines semaines (lire l’encadré ci-contre), retrace le parcours de cet ancien étudiant lausannois en économie et fils de médecins, entre la découverte de la complexité de l’agriculture, la quête de sens face à la crise climatique et sociale, et la difficile légitimité d’un citadin à la campagne. Mais surtout, le rêve d’avoir un jour sa propre ferme malgré l’accès compliqué à la terre pour les néopaysans, soit les personnes non issues de familles agricoles.

Faciliter les remises

Derrière la caméra, l’avocate Alexia Tissières l’a suivi pendant près de trois ans et demi, soit 250 heures de tournage. «Avant cela, je n’avais aucun lien avec ce monde. J’avais envie de faire des liens entre agriculture et écologie, qu’on oppose trop souvent à tort», raconte la Vaudoise, qui a cocréé le média citoyen mieux! et réalisé un premier documentaire sur l’écoanxiété. Pour mener à bien ce projet, elle s’est associée à la chercheuse Mathilde Vandaele, qui a travaillé durant cinq ans sur le thème de l’accès à la terre et des installations néopaysannes dans le cadre de son doctorat.

Lire aussi: Sera-t-il bientôt plus facile d’acheter des terres agricoles en Suisse?

«En Suisse, deux ou trois fermes disparaissent chaque jour et la moitié des chefs d’exploitation partiront à la retraite d’ici à quinze ans. Pourtant, il n’y a aucune volonté politique de faciliter la reprise de domaines par des néopaysans, qui sont de plus en plus nombreux», regrette-t-elle.

Actuellement, pour acheter une exploitation, un repreneur externe doit payer un prix entre trois et cinq fois supérieur à celui dont doivent s’acquitter les descendants. «Nous souhaitons lancer le débat autour du renouvellement des générations dans l’agriculture, qui n’est pour le moment pas thématisé en Suisse. L’idée du film est de suivre une trajectoire personnelle afin de parler d’une réalité plus large, puisqu’elle concerne également les fils et filles d’agriculteurs qui n’ont pas pu reprendre un domaine, au profit d’un frère par exemple», exposent les coréalisatrices, qui s’appuient sur les propos de plusieurs chercheurs en sociologie et anthropologie rurale, interviewés dans le documentaire.

Où voir le film?

Présenté aux 61e Journées de Soleure en janvier, Devenir paysan sera diffusé au Festival du film vert tout au long du mois de mars, de Romont (FR) à Porrentruy (JU) en passant par Épalinges et Nyon (VD). Des projections sont également organisées par les écoles d’agriculture et plusieurs organisations agricoles. «Toute personne intéressée à le diffuser peut aussi nous contacter. Nous souhaitons sortir des cinémas pour rencontrer un autre public, lors de festivals ou dans des fermes par exemple», déclarent les coréalisatrices.

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L’agriculture comme une réponse

Le quotidien de Léonard Giorgis reste le fil rouge de l’histoire, entre premiers pas dans l’élevage, découverte d’un abattoir, confection du pain au petit matin et cours à l’école d’agriculture. Durant une heure trente, les questionnements sur son avenir sont omniprésents.

«Au départ, je ne me sentais pas légitime. Puis, au fil des mois, j’ai appris des savoir-faire, créé un réseau, notamment grâce au tournage, et découvert les contraintes économiques et agronomiques du milieu, narre-t-il. Aujourd’hui, je suis sûr de mon choix. La vie paysanne permet de renouer avec le concret et incarne une réponse aux crises de notre époque.»

Changer de paradigme politique

Pour Mathilde Vandaele et Alexia Tissières, la figure du néopaysan, insérée à la fois dans les milieux écologistes urbains et la réalité des campagnes, est crucial pour l’agriculture de demain. «Elle a la capacité d’ouvrir le dialogue et de dépasser certains clivages. Ceci afin d’assurer une continuité des fermes existantes, tout en contribuant à faire évoluer certaines pratiques vers plus de durabilité.»

À travers Devenir paysan, les réalisatrices s’adressent en partie aux cédants, en tentant d’ouvrir les imaginaires sur des reprises extra-familiales réussies. Elles souhaitent aussi interpeller plus largement les autorités, en mettant à l’agenda le thème du renouvellement des générations agricoles dans la Politique agricole 2030+, dont les contours sont actuellement débattus au Parlement.

Lire aussi: Une nouvelle plateforme pour faciliter l’accès à la terre

«Les prochaines années seront charnières. Actuellement, les principales organisations agricoles mettent en avant l’image du petit paysan, mais dans les faits, elles soutiennent l’agrandissement, l’industrialisation et la mécanisation de l’agriculture. Il est encore possible de changer de paradigme et de maintenir, voire réaugmenter, le nombre de domaines.»

Si, aujourd’hui, 30% des jeunes qui suivent une formation agricole n’ont pas la perspective d’une reprise de ferme à la fin de leur apprentissage, certains néopaysans parviennent tout de même à s’installer. «Dans le film, Léonard nous fait découvrir des histoires de remises hors cadre familial désirables et inspirantes. Le tout sans lisser les difficultés économiques et relationnelles de ces démarches. Mais aujourd’hui, ces happy endings sont rares. Il faut que ça change!» Peut-être la révolution débute-t-elle sur grand écran.

Réécouter notre podcast

En 2023, Terre&Nature avait également rencontré Léonard Giorgis pour le podcast Graines d’agriculteurs, qui partait à la rencontre des jeunes paysannes et paysans suisses. L’épisode «Rêver d’être paysan quand on est citadin» est toujours disponible sur notre site, Spotify et Youtube.

+ d’infos Pour réécouter notre podcast, cliquez ici: terrenature.ch/graines-dagriculteurs

+ D’infos devenirpaysan.ch

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