Au tempo de Vuisternens-en-Ogoz, bastion de l'esprit libre, du rock et de la solidarité
Ce matin, une dizaine de retraités partagent un café autour d’une table ronde, surmontée de tableaux d’artistes locaux. À côté, deux amies bavardent à la lueur de guirlandes, bientôt rejointes par une famille attirée par le doux fumet du burger à la cuchaule et des frites maison. Il y a six ans, rien de tout cela n’aurait pu arriver à Vuisternens-en-Ogoz (FR). «Le dernier bistrot du village a fermé en 2009. Pendant des années, nous n’avions plus de stamm», racontent Guy Dafflon et Sandrine Tona, natifs du coin.
Énergique et créatif, le couple, associé à une dizaine de personnes, s’est retroussé les manches pour rénover une grande ferme à l’abandon trônant au bord de la route cantonale. Non sans peine. «Il a fallu se battre avec les banques, repousser l’ouverture à cause de la pandémie, puis faire face à un incendie. Sans solidarité, rien de tout cela n’aurait été possible. Au début, le voisinage était méfiant, mais en voyant la façade rafraîchie, son regard a changé.»
Une identité forte
Baptisée le Bistrot d’Ogoz, la bâtisse allie charme de l’ancien, matériaux de récupération et mobilier de caractère grâce aux talents de Sandrine, ancienne décoratrice de théâtre. L’ensemble s’inscrit dans une démarche énergétique pionnière. Sur le toit, 105 m2 de panneaux solaires thermiques chauffent une imposante cuve de 15 000 l d’eau. «Cela permet de couvrir 60% des besoins du bâtiment», se félicite Guy, installateur spécialisé dans le domaine, en menant la visite. En plus d’un four à pain et d’une écurie, une grande salle boisée récemment inaugurée – la Grange d’Ogoz – accueille concerts, cours de danse et événements privés. «Une projection d’anciennes photos du village a même réuni 150 personnes sur deux soirs, note Anne, la sœur de Guy, de passage pour le repas de midi. Il y a eu beaucoup de rires et d’émotions!»
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C’est que la localité s’est métamorphosée au fil des décennies, ainsi qu’en témoignent les villas modernes ayant poussé de part et d’autre de la route. L’âme conviviale de Vuisternens-en-Ogoz, en revanche, n’a jamais disparu. «Il y a quelque chose d’exceptionnel ici, une identité propre. Quand j’ai emménagé il y a vingt ans, j’ai été si bien accueillie», témoigne Isabelle Delon, en nous tendant le 83e exemplaire de L’Antenne.
Pianiste et herboriste, cette Neuchâteloise est aussi rédactrice en chef bénévole de ce journal régional indépendant, publié dix fois par an. Qui de mieux pour nous emmener faire un tour dans les ruelles escarpées du village? «Suivez-moi!» lance-t-elle en donnant le rythme. Entre un ancien pavillon de chasse datant du XVIe siècle et l’église paroissiale – réputée pour son grand orgue baroque –, une petite épicerie résiste encore et toujours à la désertification rurale. En contrebas, en lieu et place du terrain de football, un centre sports et loisirs pourrait voir le jour d’ici quelques années, au bord du ruisseau Pra Gady, qui sera remis à ciel ouvert.
Bio Express
Gentilé
Les Patates.
Les patronymes les plus répandus
Bovigny, Marchon.
Un événement marquant
Dès 2008 et pendant des années, la commune a été mise sous tutelle administrative par le Conseil d’État fribourgeois après la découverte de détournements de fonds par l’ex-boursier communal. À cette période, aucune votation communale classique n’a pu avoir lieu.
Une date importante
En 2016, le village fusionne avec Corpataux-Magnedens, Farvagny, Le Glèbe et Rossens afin de créer la commune du Gibloux.
Une anecdote historique
Sur les flancs du Gibloux, la station Vuisterna-Ski a attiré de nombreux débutants et familles dès les années 1960, avant de fermer en raison du manque de neige.
Artisans, bricoleurs et brocanteurs
«Les sociétés locales sont nombreuses et très actives. Il y a des clubs de pétanque, tir, football, kin-ball et ski, ou encore un chœur mixte», énumère cette férue de cueillette sauvage, en admirant les sommets de la Berra et du Gibloux à l’horizon. Sans compter la Jeunesse, une des plus anciennes du canton, qui célébrera ses cent ans cet été lors de quatre jours de festivités.
Prochain arrêt: chez Elisabeth Allain de Alice Création Décor, une tapissière spécialisée dans le relooking de mobilier, qui est en plein travail. «On compte de nombreux artisans et artistes dans le village, relève Isabelle Delon. Il y a un tourneur sur bois, un apiculteur, une graveuse, des vanniers et un bijoutier. C’est un vivier de sujets pour le journal!»
Il y a quelque chose d’exceptionnel ici, une identité propre, avec de nombreux artistes, artisans et sociétés locales.
L’heure de l’apéritif a sonné. Rendez-vous chez Jean-Louis Bovigny, agriculteur retraité qui a transformé son étable en vide-grenier. Entre vieux rabots, coupe-foin, calèches et bouchons de carafe, celui que l’on surnomme «Doudou» sert à boire aux visiteurs de passage, attirés par la pancarte «Ouvert» devant la grange. «Je reçois souvent des paysans à la recherche de vieux outils ou des collectionneurs. Ici, on trouve presque toujours ce qu’on cherche!» lance le septuagénaire au chapeau, en accueillant un groupe d’amis dans son carnotzet. La nuit est désormais tombée sur Vuisternens-en-Ogoz. Quelques minutes à pied et nous voilà attablés chez Sandrine et Guy, autour d’un bon repas et d’un verre de vin. «Chèndâ» (santé), comme on dit en patois!
En chiffres
9: le nombre d’exploitations agricoles à Vuisternens-en-Ogoz.
1360 habitants.
17 bébés nés en 2025.
118 m: la hauteur de la Tour du Mont-Gibloux, une antenne de télécommunication accessible à pied depuis le village, offrant une vue imprénable aux promeneurs.
Une nouvelle ferme
Six heures du matin. Alors que les cloches de l’église résonnent, les cuves de la fromagerie d’Ogoz sont déjà fumantes. Dans cet établissement historique situé en face du bistrot et tout juste repris par deux jeunes fromagers, des pâtes molles sont fabriquées depuis près de cinquante ans, comme la Rose d’Ogoz, spécialité unique dans le canton, enrichie à la double crème.
Pour acheter œufs, betteraves et gigot d’agneau, direction le libre-service de la Ferme des Condémines, un peu plus haut, ouvert il y a un an. Jordan Voirin, à la tête de la petite exploitation bio avec sa compagne Noémie, nous accueille. Cet ex-ingénieur physicien a décidé de changer de voie et de travailler la terre dans le village de sa belle-famille.
«En ce moment, je récolte les poireaux et m’organise pour la saison estivale. À terme, j’aimerais m’agrandir et proposer des petits pots pour les bébés», explique ce père de deux enfants en jetant un œil à l’enclos des cochons, chèvres et poules. Autre projet en gestation: l’organisation d’un marché hebdomadaire dans la région. «Plus de cent habitants ont déjà répondu positivement à mon sondage. C’est encourageant!»
Un papy qui ne manque pas de piquant
En attendant, le village ne manque pas de trésors gourmands, grâce à l’illustre Meinrad Piccand. Perché dans sa maison à l’orée de la forêt, ce retraité de 89 ans – ex-boulanger et contrôleur de train – confectionne chaque nuit dès 3h moult spécialités fribourgeoises, dont les effluves mettent l’eau à la bouche.
Sur la table de sa cuisine, cuquettes, pains d’anis, gâteaux au vin cuit, tarte de Linz et tresses seront distribués aux amis et voisins. «Je ne veux rien vendre. La boulangerie, c’est mon oxygène. Tant que j’ai du plaisir et que j’en donne, ça fait plaisir!» s’exclame l’homme au bagout et à l’esprit vif qui, d’ailleurs, n’est autre que le grand-père de l’humoriste Thomas Wiesel.
Festival en forêt
Les sapins et les épicéas de la forêt du Gibloux plantent le décor de l’ultime visite du séjour. On parcourt d’abord un sentier bucolique qui longe une petite chapelle, La Salette, réputée pour ses énergies guérisseuses, comme en témoignent les nombreuses bougies éclairant l’autel. Chaque premier week-end de juillet, plusieurs milliers de personnes de Suisse et d’ailleurs empruntent ce même chemin pour se rendre au festival du Gibloux, Mecque du rock alternatif, où les riffs de guitare remplacent le ronronnement des tronçonneuses. «Ici, il y aura la grande scène et le camping. Et là, des illuminations sur les arbres», décrit Léo Tona, le fils de Sandrine et Guy, qui a repris la présidence de la manifestation, lancée il y a quarante ans par son père et ses amis.
«Toutes les infrastructures sont construites par nos soins. Il y a un mois et demi de montage et démontage. C’est une grande aventure familiale! confie le trentenaire, en se promenant dans la clairière. Je n’ai manqué aucune édition.»
Prix d’entrée symbolique, cantine artisanale servant des produits locaux, vaisselle réutilisable, implication des écoles du village, ateliers sur la biodiversité: l’événement se veut engagé, fun, rassembleur et… subversif, illustré par le slogan «Gibloux libre» que portent quelques 250 bénévoles qui ne comptent pas leurs heures. Un rendez-vous devenu incontournable pour toutes les générations de Vuisternens-en-Ogoz, îlot vibrant et intemporel des campagnes fribourgeoises.
Un peu d'histoire
En raison de l’existence de noms latins dans la commune, comme Areyna et Kaisa, signifiant respectivement «sable» et «ferme», il semblerait que cette région soit habitée depuis l’époque romaine. Le nom du village, lui, pourrait être d’origine germanique, venant de «winterlingen», soit «habitation d’hiver». Si Vuisternens-en-Ogoz faisait partie de la baronnie de Pont au Moyen Âge, l’État de Fribourg en a acquis les droits féodaux en 1482. Autrefois village agricole pourvu de nombreuses fermes, fromageries et scieries, la localité s’est peu à peu industrialisée dès 1960, accueillant les constructions métalliques Muller ainsi que l’usine de transformation du lait Milco. En mars 2023, les halles de cette dernière ont subi un important incendie, qui a détruit plusieurs caves ainsi que 11 000 meules de fromage.
+ D’infos Prochain volet le 12 mars.


