Une journée à Glovelier, où les habitants ont des tripes et de bonnes idées
L’ arrivée à la gare de Glovelier n’est pas des plus bucoliques. Devant le parvis, une large rue bétonnée masque le passé historique du village, tandis que de grands bâtiments industriels sortent de terre de l’autre côté des voies, grignotant les champs. Derrière ce panorama peu flatteur se cache pourtant une vie sociale chaleureuse et un dynamisme rare, portés par des habitants hors du commun.
En témoigne l’un d’eux qui nous accueille de bon matin chez lui pour le café, à quelques minutes à pied. «Je me rappelle des vaches et des chevaux qui gambadaient librement dans la rue quand j’étais enfant, raconte Alain Georgy, collectionneur de cartes postales anciennes et fondateur de l’association Glovelier en images, en feuilletant ses classeurs d’archives. Puis Glovelier s’est métamorphosé et modernisé, notamment avec la construction de l’autoroute. Pour autant, ce lieu a toujours une âme, avec une nature riche et des jeunes prêts à s’engager pour sauvegarder leur patrimoine.»
Même les martinets reviennent
Les toits de sa maison et du cabanon attenant illustrent sa deuxième passion: l’ornithologie. Plus de 200 nichoirs aux formes variées ont été construits et installés par le sexagénaire, qui accueille chaque année une centaine de couples de martinets, la plus grande colonie du pays, ainsi que des hirondelles, passereaux, étourneaux et rouges-queues noirs. «En avril, je guette l’arrivée des martinets. Ce sont souvent les mêmes individus, car cette espèce est fidèle à vie», s’émerveille l’artisan, qui vend près de 500 nichoirs par an. D’ailleurs, il est l’heure pour lui de retourner à l’atelier et pour nous de reprendre la route, dans un endroit où les oiseaux ont aussi trouvé refuge.
Il s’agit de l’école primaire et enfantine du village, qui s’est récemment transformée en véritable paradis pour la biodiversité. Pour y accéder, il faut longer la rue principale, où le ruisseau Tabeillon a été enterré. Seules les vieilles fontaines, qui servaient à abreuver le bétail, rappellent le quotidien des paysans d’antan, dont les fermes ont pour la plupart disparues. La cour de récréation, elle, a repris vie en 2023, avec la création de carrés potagers, prairies fleuries, mare, haie vive et hôtels à insectes, entretenus en partie par les 140 élèves de l’établissement.
Je me rappelle des vaches et des chevaux qui gambadaient librement dans la rue quand j’étais enfant.
À l’origine de ce projet pionnier dans le canton, baptisé «Quand l’école redevient buissonnière», un groupe de cinq enseignants que rien ne pouvait arrêter. «Quand on a proposé le concept, on nous a taxés de doux rêveurs. Alors on a mené nous-mêmes une campagne de financement pour récolter les 140 000 francs nécessaires. Nous n’avons pas compté nos heures, mais ça a marché», retracent deux d’entre eux, Gabriel Wolfer et Marlène Chalverat, profitant de la pause de midi pour faire visiter les lieux.
Bio Express
Gentilé
Les Tripets.
Les patronymes les plus répandus
Girard, Monin, Bailat.
Une spécialité culinaire locale
La salade de tripes, au Café de la Poste.
Une date importante
Le deuxième week-end de janvier pour la Sélection nationale des étalons franches-montagnes.
Un personnage historique
Le capitaine Jules Schaffner (1896-1944), instituteur et conseiller communal, seule victime militaire suisse de la seconde guerre mondiale.
Une anecdote
L’écusson jurassien qui domine le village a connu plusieurs actes de vandalisme dans les années 1970, de la part des antiséparatistes.
Un écusson visible loin à la ronde
En bruit de fond, les rires des écoliers qui s’amusent avec les jeux en bois installés près d’une zone forestière tout juste mise en terre. «Avant, ces espaces verts en gazon n’étaient plaisants ni pour les jeunes ni pour la faune. Aujourd’hui, ils servent de support de cours et accueillent même des villageois qui souhaitent se prélasser. Nous sommes ravis!» s’exclame Gabriel Wolfer, qui a transmis l’amour de la nature à son fils Lucas.
Il nous invite justement à grimper dans sa voiture pour découvrir les alentours, en quittant la route principale pour emprunter les petits chemins. Par la fenêtre, il pointe une construction en bois aux abords d’un étang, près des forêts d’épicéas et de sapins qui tapissent «l’envers» du village. «Regardez, cette tour à hirondelles leur permet de nicher en été, avant de repartir en Afrique», explique le trentenaire, qui s’apprête à devenir le président du Groupement de protection de la nature de Glovelier (GPNG), qui fête cette année ses quarante ans d’existence.
Avec son groupe de jeunes, qui compte dix-sept membres, cet ingénieur en gestion de la nature organise des actions pour la sauvegarde du patrimoine naturel. Des biotopes et des haies ont été créés lors de journées de travail organisées avec les chasseurs, dont il fait partie, pour favoriser certains animaux, comme le lièvre ou la pie-grièche écorcheur. «Nous organisons aussi des journées d’observation du hibou grand-duc et des chauves-souris avec les enfants. Il y a tellement à faire», confie le jeune homme en redescendant en plaine, admirant au loin l’écusson jurassien de dix mètres de haut qui trône fièrement sur les pâturages.
En chiffres
12: le nombre d’exploitations agricoles à Glovelier.
1200: le nombre d’habitants.
500 nichoirs à martinets dans le village, 600 à hirondelles.
1964: date de construction de l’écusson jurassien, sur les hauteurs du village. Il a été rénové en 1996 et en 2024.
Voyage sensoriel
De retour au centre, on entame l’avant-dernière visite de la journée. Et pas des moindres. Depuis trois ans, un projet inédit de sentier pieds nus attire près de 1500 personnes par mois durant l’été. Direction le jardin Dricino – «derrière chez nous» en patois –, qui se trouve au bout du village, où la vallée se resserre vers la combe Tabeillon. Le chemin pour s’y rendre passe devant l’église, le vieux moulin Joliat et le pressoir local, qui valorise les pommes, poires et coings de nombreux Jurassiens.
Apparaît soudain un vaste éden verdoyant orné de fleurs odorantes, arbres fruitiers, broderies colorées et sculptures en osier. «Nous voulions faire profiter le public de notre grand terrain familial et créer un projet qui rassemble. Bienvenue!» lance Hélène Bailat, accompagnée de ses parents Colette et Joseph. Près du ruisseau qui sillonne la parcelle, des carrés de sable, paille, coquille d’œufs, boue et argile incitent à enlever ses chaussures pour un étonnant voyage sensoriel. «Ça apaise et reconnecte au vivant», résume Joseph, ancien inséminateur et grand bricoleur, en accueillant des promeneurs de passage.
Chaque jour, la famille – aidée de nombreux nièces et neveux – entretient le site, dont l’entrée est à prix libre, tout en organisant les prochains événements, de l’accueil de crèches et d’EMS aux soirées illuminées d’automne. À cette occasion, une ribambelle de guirlandes et des décorations en matériaux de récupération rendent le site encore plus magique qu’à l’accoutumée. «C’est vrai que c’est assez féerique», admet Hélène Bailat, quadragénaire modeste aux mille idées. «Et surtout, les visiteurs ont l’air ravis. Pour une retraitée comme moi, c’est génial d’avoir autant de gens qui défilent à domicile. Ce sont de jolis moments», s’émeut Colette, en nous raccompagnant à la sortie. «Revenez quand vous voulez!»
Ne pas finir en village dortoir
Ultime promenade le long de la route principale, où la circulation s’intensifie. Il est 17h30, l’heure de l’apéro a sonné. Que serait une visite à Glovelier sans un arrêt au Café de la Poste, célèbre institution qui accueille une clientèle d’habitués depuis bientôt 130 ans? Tandis que le thé dansant touche à sa fin, des dizaines de personnes affluent pour siroter Suze, vin et damassine artisanale, entre le drapeau de la fanfare locale et les médailles des sociétés de tir.
On y croise Michel Leoni, l’un des initiateurs de la populaire Fête du village, qui réunit 6500 personnes sur trois jours à «Glovel» au mois de juin. Mais aussi Jean Monin, illustre étalonnier qui élève des franches-montagnes depuis 1947. Alain Georgy, l’ornithologue, aime aussi venir refaire le monde avec ses voisins. «Comme vous le voyez, tout le monde se connaît ici, s’esclaffe-t-il. Moi j’y suis né, j’y ai grandi et j’y mourrai sûrement.»
À leurs côtés, Sylvain Mahon, agriculteur et représentant de la quatrième génération à la tête de l’établissement, circule de table en table pour discuter de la pluie et du beau temps. «Glovelier a besoin d’un lieu convivial pour ne pas finir en village dortoir, assure-t-il en proposant une tranche de saucisson. Il est important de se diversifier.»
Ce ne sont pas des paroles en l’air: l’homme organise un nombre impressionnant d’activités, dont des marchés bovins et ovins, des concours de chevaux, des brocantes et un marché paysan mensuel festif le vendredi soir, rassemblant une vingtaine de producteurs et artisans régionaux. Prochains projets: la construction d’une halle polyvalente de 700 m2 et d’une épicerie de produits locaux, à quelques pas de la gare. D’ailleurs, le chantier a déjà commencé. Glovelier n’a pas fini de se métamorphoser.
Un peu d'histoire
Ce coin du Jura était déjà peuplé il y a près de 3000 ans, ainsi qu’en témoignent les poteries datant de l’âge du bronze qui ont été découvertes sur le site. Si Glovelier a appartenu à la France de 1793 à 1815, le village a ensuite été attribué au canton de Berne, puis à celui du Jura en 1979, poussé par la volonté du mouvement séparatiste. Majoritairement agricole jusqu’à la fin du XIXe siècle, le bourg s’est industrialisé avec la fabrication de boîtes de montres. Aujourd’hui, la localité – qui a fusionné avec Bassecourt, Courfaivre, Soulce et Undervelier pour créer la commune de Haute-Sorne en 2013 – abrite notamment la manufacture horlogère Cartier et l’entreprise Biwi, spécialisée dans le moulage de plastiques.
+ D’infos Prochain volet le 12 février.
